Les récentes protestations en Iran, alimentées par une crise économique persistante et des revendications sociales, ne sont pas le signe d’un effondrement imminent du régime, mais révèlent une mosaïque complexe d’identités ethniques et de griefs historiques. Loin d’être une nation unie, l’Iran est un État profondément divisé où les aspirations politiques divergent considérablement d’un groupe ethnique à l’autre.
Les manifestations actuelles, déclenchées par l’inflation galopante, le chômage et les restrictions sociales, expriment une frustration généralisée, mais ne convergent pas vers un programme politique alternatif commun. Les manifestants réclament un allègement de la pression économique et une fin à la corruption, mais ne se mobilisent pas autour d’une vision partagée de la gouvernance.
Cette fragmentation est enracinée dans la composition ethnique de l’Iran, qui est loin d’être homogène. Les Persans ne représentent pas la majorité de la population, étant dépassés en nombre par les Turcs azerbaïdjanais, les Kurdes, les Arabes, les Baloutches, les Turkmènes et d’autres minorités. Certaines estimations suggèrent même que les Turcs azerbaïdjanais pourraient constituer le groupe ethnique le plus important du pays.
Cette diversité ethnique est souvent négligée dans le discours extérieur, notamment dans les cercles occidentaux et israéliens, qui ont tendance à assimiler l’Iran à la Perse. En novembre 2025, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a ainsi adressé un message vidéo au « peuple iranien », faisant référence au « noble peuple perse », une formulation qui ignore la réalité complexe de la société iranienne.
Pour les minorités ethniques, une telle rhétorique renforce la crainte qu’un changement de régime ne se traduise simplement par le remplacement d’une domination par une autre, perpétuant une hiérarchie centrée sur la Perse. La République islamique, comme la monarchie qui l’a précédée, a misé sur la centralisation du pouvoir et la suppression des identités non persanes.
Dans le sud de l’Azerbaïdjan, une région du nord-ouest de l’Iran abritant plus de 30 millions de Turcs azerbaïdjanais, ce sentiment d’exclusion est particulièrement fort. Les Azerbaïdjanais du Sud se plaignent de la discrimination linguistique, de la marginalisation culturelle et de la négligence économique, notamment en ce qui concerne la gestion de la crise environnementale du lac d’Ourmia.
Ce ressentiment est également alimenté par la mémoire historique. Après la Seconde Guerre mondiale, des républiques autonomes turques et kurdes ont été brièvement établies dans le nord de l’Iran, avant d’être brutalement réprimées par le Shah Mohammad Reza Pahlavi en 1946. Des milliers de personnes ont été tuées, emprisonnées ou contraintes à l’exil.
Cette histoire explique pourquoi la figure de Reza Pahlavi, fils du dernier shah, ne suscite pas l’enthousiasme parmi les minorités ethniques, qui le perçoivent comme le symbole d’un retour à une politique d’assimilation forcée. Il n’existe actuellement aucun leader national capable de rassembler les différentes composantes de la société iranienne.
Les Kurdes, les Arabes du Khouzistan, les Baloutches du sud-est et les Turkmènes du nord-est ont tous des griefs spécifiques et des aspirations politiques distinctes, allant de l’autonomie à l’indépendance. Ces divergences rendent difficile la formation d’une opposition unifiée et cohérente.
Un effondrement soudain de l’État central iranien ne conduirait probablement pas à une transition démocratique pacifique, mais à une période d’instabilité marquée par des luttes de pouvoir régionales et des affrontements pour le territoire et les ressources. L’histoire de pays multiethniques comme la Yougoslavie, l’Irak et la Syrie montre comment des tensions économiques peuvent dégénérer en conflits prolongés.
Les décideurs politiques occidentaux ont tendance à se concentrer sur la classe moyenne urbaine iranienne parlant le persan, négligeant les régions minoritaires, plus difficiles d’accès et politiquement sensibles. Cette lacune dans l’analyse alimente des attentes irréalistes et risque d’aggraver la situation.
Les troubles en Iran sont réels et préoccupants, mais ils ne constituent pas une révolution au sens classique du terme. Ils manquent d’un leadership unifié, d’une vision politique partagée et d’un consensus sur une alternative au régime actuel. L’Iran est un État façonné par le déclin économique, les traumatismes historiques et les questions non résolues d’identité ethnopolitique, et toute discussion sérieuse sur son avenir doit en tenir compte.