Publié le 29 décembre 2025 18h00. Le Caucase connaît un bouleversement géopolitique majeur, marqué par un réalignement des alliances et une influence américaine croissante, au détriment de la Russie. L’Arménie se tourne vers l’Occident, l’Azerbaïdjan modifie sa relation avec Moscou, et la Géorgie s’oriente vers une coopération renforcée avec la Russie.
- Un accord négocié sous l’égide de Donald Trump prévoit la construction d’une route de transit américaine à travers l’Arménie, la « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales » (TRIPP).
- Les relations entre Bakou et Moscou se sont considérablement détériorées suite à des incidents diplomatiques et des accusations mutuelles, avant une tentative de réconciliation.
- La Géorgie s’éloigne de ses partenaires occidentaux traditionnels et renforce ses liens avec la Russie et la Chine.
La dynamique régionale du Caucase, traditionnellement caractérisée par des intérêts divergents – l’Arménie historiquement alignée sur la Russie, la Géorgie aspirant à une intégration euro-atlantique, et l’Azerbaïdjan cultivant ses relations avec la Turquie – connaît une mutation profonde. Si cette diversité a perduré depuis 1991, l’année 2025 a été témoin d’un basculement significatif des rapports de force.
L’élément déclencheur de ce changement réside en partie dans l’implication directe des États-Unis. En août dernier, le président américain Donald Trump a accueilli à Washington le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan et le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev dans le but de résoudre les conflits persistants dans la région. Malgré des doutes quant à sa connaissance approfondie du conflit du Haut-Karabakh – il a à plusieurs reprises confondu l’Arménie avec l’Albanie comme l’a rapporté Politico – ce sommet a abouti à des avancées concrètes.
Après plus d’un an de négociations infructueuses, la réunion de Washington a agi comme un catalyseur diplomatique. Trump a annoncé que les deux dirigeants avaient accepté les principes fondamentaux d’un accord de normalisation, faisant des États-Unis le principal promoteur de la « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales » (TRIPP). Cet accord prévoit l’attribution aux États-Unis d’un bail pluridécennal et de droits exclusifs de développement sur une bande de territoire arménien constituant la TRIPP. En septembre, Washington s’est engagé à allouer 145 millions de dollars pour la première phase de construction, et des responsables américains sont devenus des visiteurs réguliers d’Erevan et de Bakou à mesure que le projet prenait forme selon Eurasianet.
Ce soutien américain semble offrir une alternative acceptable à la « Couloir de Zangezur », une initiative longtemps promue par l’Azerbaïdjan visant à relier son territoire à son enclave du Nakhitchevan via un corridor de transit traversant l’Arménie. Bakou a toujours exigé la création d’un tel corridor comme condition préalable à tout accord de paix, suscitant des inquiétudes quant à la souveraineté arménienne. L’intervention américaine a permis de proposer une solution qui satisfait les deux parties. Aliyev et Trump ont signé un mémorandum pour former un partenariat stratégique Washington-Bakou, tandis que Pashinyan a vu une nouvelle version du corridor, rebaptisée et soutenue par Washington, plus facilement acceptable par son opinion publique.
Parallèlement, la Russie se retrouve reléguée au second plan. Après avoir joué un rôle central dans les tentatives de rétablissement de la paix précédentes, Moscou se retrouve désormais en position d’observateur. Le capital politique et financier du projet ne provient plus de la Turquie ou d’un autre État non aligné, mais des États-Unis. Moscou a récemment exprimé son intérêt à participer au projet TRIPP, avant d’être rejeté par le président du Parlement arménien.
Alors que Trump a entretenu des relations plus positives avec le Kremlin que tout autre président américain de mémoire récente, le fait que ce soient les États-Unis, et non la Russie, qui établissent une présence physique dans le Caucase du Sud témoigne du déclin de l’influence russe dans la région. Il y a cinq ans, la guerre de 44 jours entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’est terminée avec le déploiement de casques bleus russes au Haut-Karabakh, signalant une réaffirmation de la place de Moscou dans le Caucase. Aujourd’hui, ce sont les entreprises et les diplomates américains qui s’installent dans la région.
L’orientation de l’Arménie vers l’Occident s’est également traduite par un rapprochement avec l’Union européenne. En décembre, l’Arménie et l’UE ont adopté un programme stratégique pour le développement économique et la réforme politique. Les investissements européens en Arménie, traditionnellement dominée économiquement par la Russie, sont en hausse. La Banque européenne d’investissement a annoncé un partenariat de 100 millions d’euros pour soutenir la croissance des entreprises arméniennes.
Même l’Azerbaïdjan, souvent marginalisé dans les capitales européennes, a vu ses liens avec Bruxelles se renforcer cette année. Kaja Kallas, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a visité Bakou en avril, qualifiant la ville de « partenaire important » et annonçant la reprise des négociations pour un nouvel accord de partenariat.
Parallèlement, les relations entre Bakou et Moscou se sont tendues. Fin juin, la police russe d’Ekaterinbourg a arrêté des dizaines d’Azerbaïdjanais, faisant deux morts. Suite à l’abattage accidentel par la Russie d’un avion civil azerbaïdjanais en décembre 2024, cet incident a provoqué une vague d’indignation. Les autorités azerbaïdjanaises ont condamné ce qu’elles ont décrit comme des actes de « torture et de meurtre d’une extrême cruauté ». Des réunions entre responsables russes et azerbaïdjanais ont été annulées, tandis que les médias azerbaïdjanais ont commencé à produire un contenu anti-russe virulent.
En représailles, les forces de sécurité azerbaïdjanaises ont arrêté des journalistes du média pro-russe Sputnik Azerbaïdjan et des ressortissants russes, les accusant d’être impliqués dans le trafic de drogue. La Russie a réagi en arrêtant des citoyens azerbaïdjanais en Russie. De plus, des rapports indiquent que les forces russes ont bombardé des infrastructures ukrainiennes appartenant à la société pétrolière et gazière d’État azerbaïdjanaise en août.
En octobre, en marge du sommet Russie-Asie centrale au Tadjikistan, Aliyev a rencontré le président Vladimir Poutine. Lors de la conférence de presse qui a suivi, Poutine a présenté des excuses vagues pour l’accident de l’avion azerbaïdjanais en décembre 2024. Les médias azerbaïdjanais ont qualifié cet événement de « triomphe ». Cette concession symbolique a conduit Bakou à libérer certains des ressortissants russes qu’elle avait arrêtés et à d’autres signes d’amélioration des relations, y compris la suppression d’articles anti-russes dans les médias gouvernementaux.
Enfin, la Géorgie s’éloigne de ses partenaires occidentaux. Depuis 2024, le parti du Rêve géorgien a consolidé son pouvoir, suspendant de facto son processus d’adhésion à l’Union européenne et cherchant une réconciliation avec la Russie. Le parti a rejeté l’UE et a arrêté des personnalités de l’opposition. Le parti a également proposé de s’excuser pour la guerre russo-géorgienne de 2008 et a cherché un partenariat étroit avec la Chine.
En résumé, l’année 2025 a été marquée par un réalignement géopolitique majeur dans le Caucase, avec une influence américaine croissante, une détérioration des relations russo-azerbaïdjanaises et une orientation divergente de la Géorgie. Ces évolutions témoignent d’un affaiblissement du rôle traditionnel de la Russie dans la région et d’une nouvelle dynamique de pouvoir en émergence.
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