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Parce que les classements sur la qualité de vie en ville mettent en colère

by Nicolas Lefèvre

Chaque fin d’année, l’heure des bilans personnels coïncide avec la publication de classements visant à déterminer où les Italiens vivent le mieux. L’édition 2025 du palmarès établi par le quotidien Il Sole 24 Ore confirme une fracture territoriale persistante, avec une domination des provinces du Nord et un retard significatif du Sud.

En tête de liste, on retrouve Trente, Bolzano et Udine, suivies de près par Bologne, Bergame, Trévise, Padoue, Milan, Parme et Modène. À l’autre extrémité du classement, Naples occupe la 104e place et Reggio de Calabre ferme la marche. Ces résultats suscitent régulièrement des réactions passionnées, comme l’atteste ce constat : « Je vis très bien à Naples », ou encore « Dans ma région, on ne sera peut-être pas en tête, mais c’est plus agréable qu’à Milan ». Ces remarques soulignent la divergence entre les données statistiques et l’expérience individuelle, un thème central pour les sciences sociales comme pour la recherche biomédicale.

Au-delà des chiffres, ce classement interroge la manière dont nos valeurs influencent la mesure scientifique de la qualité de vie. L’enquête du Sole 24 Ore s’appuie sur 90 indicateurs répartis en six catégories principales : richesse et consommation, entreprise et travail, environnement et services, démographie-société-santé, justice et sécurité, culture et temps libre. Parmi ces indicateurs figurent les délais de traitement des dossiers, le taux d’emploi, l’emploi féminin, l’entrepreneuriat féminin, le revenu par habitant, l’offre culturelle, la qualité des soins de santé et le niveau de délinquance.

Le choix de ces indicateurs n’est pas neutre. Il reflète une vision particulière de ce qui constitue une « bonne qualité de vie ». En accordant de l’importance à l’emploi des femmes, on affirme qu’une société idéale est celle où les femmes travaillent. En valorisant le nombre d’entreprises dirigées par des femmes, on sous-entend qu’une bonne société est également celle où les femmes occupent des postes de direction. De même, l’inclusion de l’offre de crèches dans les critères d’évaluation suggère qu’une ville agréable à vivre est celle qui permet de concilier vie professionnelle et vie familiale. Chaque indicateur est donc porteur d’une idée du monde.

Cette subjectivité devient encore plus évidente lorsqu’on compare les classements établis par différents organismes. L’Economist Intelligence Unit publie chaque année un indice mondial de qualité de vie, évaluant 173 villes à travers le monde sur plus de 30 indicateurs regroupés en cinq catégories : stabilité, santé, culture et environnement, éducation et infrastructures. Pour l’Economist, la ville idéale est stable, sûre, dotée de bons hôpitaux, d’écoles performantes, de transports durables et d’une offre culturelle diversifiée. Le cabinet de conseil Mercer, quant à lui, propose un classement destiné aux multinationales qui doivent déterminer la rémunération des cadres expatriés. Son indice s’appuie sur 39 facteurs regroupés en 10 catégories, allant de l’environnement politique et social à l’environnement économique, en passant par la santé, l’éducation, les transports, le logement et l’environnement naturel. Pour Mercer, la « bonne ville » est celle où un expatrié trouve des hôpitaux fiables, des écoles internationales pour ses enfants, des vols confortables et des services publics efficaces.

Ces différents critères soulignent que la notion de qualité de vie n’est pas univoque. Elle est intrinsèquement liée à des valeurs et à des priorités spécifiques. Des concepts tels que la qualité de vie, le bien-être et le bonheur ne sont pas seulement descriptifs, ils sont également normatifs. Lorsqu’on affirme qu’une ville offre une « qualité de vie élevée », on ne se contente pas de constater des faits, on approuve implicitement un certain modèle de société.

Il est important de souligner que cette subjectivité ne remet pas en cause la validité scientifique de ces classements. L’objectif est de traduire un concept abstrait comme la qualité de vie en une série de données mesurables et comparables. L’alternative ne serait pas d’étudier une qualité de vie « pure » et neutre, mais de se livrer à un débat purement subjectif. La démarche consiste à définir ce que l’on considère comme important dans une bonne vie, à rechercher les données les plus pertinentes pour évaluer ces dimensions, et à combiner ces indicateurs selon une méthode rigoureuse et reproductible.

Pour illustrer cette distinction, on peut comparer la qualité de vie à la météo. Pour décrire le temps qu’il fait, on utilise des indicateurs objectifs tels que la température, la pression, l’humidité, la pluie et le vent. En revanche, pour évaluer la qualité de vie, on est confronté à des choix de valeurs qui influencent la manière dont on interprète les données. Affirmer qu’une ville est plus « vivable » parce que les procès sont plus rapides, ou parce qu’il y a plus de librairies, ou parce que le nombre d’accidents de la route a diminué, revient à prendre position sur ce qui constitue une bonne vie collective.

L’objection classique selon laquelle « à Naples, malgré les difficultés, les gens vivent bien grâce au soleil, à la mer et à la convivialité » peut être interprétée comme une proposition d’indicateurs alternatifs : douceur du climat, espaces publics animés, densité des relations sociales, bien-être subjectif. Si l’on accordait plus d’importance à ces facteurs et moins aux salaires moyens et à la durée des procédures civiles, le classement en matière de qualité de vie serait différent. Cela ne signifierait pas que quelqu’un a « triché », mais simplement que l’on essaie de mesurer un idéal différent avec des outils différents.

En conclusion, ces classements ne sont ni la vérité absolue, ni une simple opération de propagande. Ils sont des outils objectifs qui reposent sur des choix de valeurs inévitables. L’objectivité ne signifie pas l’absence de valeurs, mais la transparence et la possibilité de les remettre en question. Si l’on n’est pas d’accord avec la manière dont la qualité de vie est mesurée, la solution n’est pas de rejeter la science, mais de participer au débat sur les indicateurs à inclure, leur pondération et les aspects de la vie collective que l’on néglige aujourd’hui.

Le classement 2025 confirme une fracture géographique bien connue : les provinces du Nord en tête, celles du Sud en queue de peloton. Cette image rappelle l’importance du travail stable, des services et des infrastructures, tout en ignorant d’autres dimensions qui peuvent être décisives pour certains : la beauté des paysages, les liens familiaux, la possibilité de vivre avec peu. En fin de compte, parler de « qualité de vie » revient à adopter une perspective spécifique sur ce que devrait être une vie digne en Italie en 2025, un problème profondément philosophique.

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