Home SantéPercée ou menace ? L’IA crée des virus fonctionnels en laboratoire

Percée ou menace ? L’IA crée des virus fonctionnels en laboratoire

by Sophie Martin

Publié le 23 décembre 2025 à 19h01. Des chercheurs de l’université de Stanford ont mis au point une intelligence artificielle capable de concevoir de nouveaux virus destinés à détruire les bactéries, une avancée qui soulève des questions éthiques et scientifiques majeures.

  • Une équipe de Stanford a utilisé l’IA pour créer des virus capables de tuer des bactéries.
  • Cette technologie, surnommée par certains « Darwin 2.0 », pourrait révolutionner la lutte contre les infections résistantes aux antibiotiques.
  • Des experts s’inquiètent des risques potentiels liés à la création de nouvelles formes de vie et à l’utilisation abusive de cette technologie.

Des scientifiques de l’université de Stanford ont annoncé avoir développé une intelligence artificielle capable de concevoir de nouveaux virus, ou phages, spécifiquement conçus pour éliminer les bactéries. Cette percée, publiée mi-septembre dans un article en ligne (article scientifique), est perçue par certains comme une avancée majeure dans la lutte contre les infections bactériennes, tandis que d’autres expriment de vives inquiétudes quant aux implications éthiques et sécuritaires d’une telle technologie.

L’expérience s’inscrit dans un contexte plus large où l’IA s’immisce dans des domaines traditionnellement réservés à l’expertise humaine, comme la composition musicale, l’écriture littéraire ou même la création de liens sociaux. Cette nouvelle application de l’IA est considérée par certains comme une forme d’évolution accélérée, une sorte de « Darwin 2.0 », capable de reproduire les processus naturels de sélection et d’adaptation à une vitesse sans précédent.

« Les machines repensent ce que signifie être humain, ce que signifie être vivant »,

Michael Hecht, professeur de chimie à l’université de Princeton

Selon Michael Hecht, professeur de chimie à l’université de Princeton, spécialisé dans le développement de nouvelles protéines et de génomes artificiels, cette avancée est particulièrement troublante. Il souligne que les machines ne se contentent pas d’imiter la vie, mais qu’elles développent et inventent de nouvelles formes de vie, ce qui soulève des questions fondamentales sur notre rapport à la nature et à la création.

L’article de Stanford n’a pas encore fait l’objet d’une évaluation par les pairs, mais il a déjà suscité un large débat au sein de la communauté scientifique. Les réactions sont diverses, allant de l’enthousiasme à l’indifférence, en passant par l’inquiétude. La question centrale est de savoir si l’IA crée réellement de nouvelles formes de vie, potentiellement dangereuses, ou si elle ne fait que fournir un outil puissant permettant d’accélérer et d’améliorer les techniques existantes.

L’expérience en elle-même n’était pas dangereuse, mais elle ouvre la voie à des possibilités plus ambitieuses et potentiellement risquées. Les chercheurs ont utilisé un modèle d’IA générative appelé « Evo », entraîné sur l’ensemble du génome des organismes vivants. Ce modèle, similaire aux grands modèles de langage utilisés pour le traitement du texte, a été nourri avec environ 9 000 milliards de lettres d’ADN provenant d’un atlas complet de la vie.

L’IA a ainsi permis de concevoir des génomes complets de phages, des virus qui infectent les bactéries. L’équipe de Stanford s’est concentrée sur le phage phi-X174, un virus simple qui injecte son génome dans la bactérie Escherichia coli, détournant sa machinerie cellulaire pour se reproduire et finalement la détruire. Sur les 300 génomes de phages synthétisés et testés, 16 se sont avérés fonctionnels.

Selon J. Craig Venter, pionnier de la génomique, l’IA excelle dans l’accélération de tâches que les humains peuvent déjà accomplir. Reprogrammer les phages pour tuer les bactéries est un domaine où cette technologie pourrait être particulièrement utile, notamment dans la lutte contre les infections résistantes aux antibiotiques.

Cependant, d’autres experts soulignent les risques potentiels liés à la création de nouvelles formes de vie. Ils craignent que l’IA ne permette de concevoir des toxines ou des agents pathogènes dangereux, qui pourraient être utilisés à des fins malveillantes. Des mesures de sécurité et des réglementations éthiques sont donc nécessaires pour encadrer le développement de cette technologie.

Kevin Esvelt, directeur du Sculpting Evolution Group au Massachusetts Institute of Technology Media Lab, estime que la refonte virale effectuée par l’IA n’est pas encore suffisamment efficace pour poser un problème majeur de biosécurité, mais il avertit qu’une « évolution inquiétante » pourrait se produire à l’avenir, permettant à des acteurs malveillants de développer de nouvelles versions de virus échappant au système immunitaire.

Julian Savulescu, professeur d’éthique médicale à l’université nationale de Singapour, met en garde contre le fait que cette technologie pourrait nous conduire vers un « territoire biologique inexploré », avec la possibilité de créer de nouveaux organismes capables d’anéantir des formes de vie, y compris les humains.

À propos de l’auteur

Caroline Johnson est journaliste scientifique. Elle a précédemment rendu compte des soins de santé et de leur abordabilité pour les consommateurs. Courriel : [email protected]. Signal : carojo.55

Cet article a été publié pour la première fois en anglais le 11 novembre 2025 au « Washingtonpost.com” et est désormais disponible en traduction pour les lecteurs des portails IPPEN.MEDIA dans le cadre d’une coopération.

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