Le partage de position géographique via applications mobiles est devenu une pratique courante, en particulier chez les jeunes de la génération Z. Entre besoin de sécurité, curiosité et pression sociale, cette transparence numérique soulève des questions sur la confiance, l’intimité et les relations.
Justine, 22 ans, utilise à la fois la fonction de partage de localisation de son iPhone et la « Snap Map » de Snapchat. « L’application iPhone suit en permanence, tandis que Snapchat ne localise que lorsque l’application est ouverte. J’ai toujours partagé ma position avec ma mère et mon petit ami par souci de sécurité », explique-t-elle. Elle se sent rassurée par cette possibilité de savoir où se trouvent ses proches, surtout au regard des événements récents. « On entend trop de choses, des disparitions… Au moins, je suis plus sereine. Et en cas de problème grave, si cela peut aider les forces de l’ordre, je préfère. Dès que je suis en couple, je suis toujours claire : je lui dis ‘moi, je partage ma localisation, je préfère que tu fasses de même, comme ça je suis rassurée et sûre que rien ne t’arrive’. Ce n’est jamais pour le surveiller, bien sûr », insiste-t-elle. Elle admet cependant consulter parfois la position de son partenaire par curiosité, notamment lorsqu’il rentre du travail.
Anaïs, 28 ans, a commencé à partager sa localisation pendant ses études, initialement via l’application Uber. « Quand je sortais le soir et que je prenais un Uber, j’envoyais ma position sur Facebook à mon copain ou à mes amis. Puis Uber a intégré directement le partage de localisation. Pour moi, cela révèle un problème d’insécurité. C’était clairement pour ça que je le faisais », raconte-t-elle. Elle partageait également sa position pour se sentir plus en sécurité, en particulier le soir, après avoir lu des témoignages de femmes agressées en taxi. « Mine de rien, quand on y réfléchit, je suis une femme qui rentre chez elle, qui indique son adresse, parfois après avoir bu, avec un inconnu au volant la nuit. »
Elle observe une différence notable entre les hommes et les femmes dans son entourage. « J’ai principalement des amis masculins et ils ne ressentent pas le besoin de partager leur position. Quand il s’agit de leurs proches féminines, ça les rassure, mais pour leurs proches masculins, l’idée ne leur vient pas à l’esprit », précise-t-elle. Elle se souvient d’une relation où elle a été contrainte d’activer la localisation Snapchat de son téléphone. « Un homme que je fréquentais m’a demandé d’activer ma localisation Snapchat alors que je ne l’avais jamais utilisée. Cela a créé des disputes, j’ai fini par céder et je l’ai activée 24 heures sur 24. C’était l’enfer, il a surveillé toute ma journée. Il m’écrivait pour avoir ma localisation et me demander ce que je faisais, alors que j’étais au travail. C’est un niveau de toxicité inacceptable. » Elle évoque également le risque de cambriolage, citant le cas d’une amie dont la localisation, partagée sur Snapchat pendant des vacances, a permis à un cambrioleur de s’introduire dans son domicile.
Cloé, 23 ans, a commencé à partager sa localisation au collège, avant que ses parents ne découvrent la fonctionnalité et lui interdisent de l’utiliser. Elle y est revenue plus tard, à l’université, et l’utilise aujourd’hui pour des raisons pratiques, comme se retrouver avec des amis ou s’assurer qu’ils sont bien rentrés chez eux. Elle partage également sa position avec des amies proches lorsqu’elles rencontrent des hommes via des applications de rencontre, par mesure de prévention. Cependant, elle a également été confrontée à des dérives. « J’ai déjà eu des garçons avec lesquels je suis sortie qui m’ont demandé de le faire, dans une logique de surveillance, et j’ai toujours refusé. Et j’ai eu un cas récemment qui a créé des tensions et des incompréhensions avec mon dernier copain. »
Arline, 23 ans, partage sa localisation depuis ses premières relations amoureuses et continue de le faire aujourd’hui. « Une dizaine de mes amis ont ma localisation sur Snapchat. Et sur l’application ‘Localiser mon iPhone’, il n’y a que ma belle-mère et ma meilleure amie », explique-t-elle. Elle a filtré ses contacts après avoir constaté qu’elle était souvent interrogée sur ses déplacements. « C’est assez malsain d’avoir la localisation des gens, car j’ai tendance à développer une dépendance affective. Quand je fréquente quelqu’un et qu’il ne répond pas, si sa localisation est partagée, je vais vérifier s’il est en ligne, où il se trouve… »
Élise, infirmière, a grandi dans un monde hyperconnecté où le partage de position est devenu la norme. Elle remarque les dérives de cette fonctionnalité autour d’elle. « Cela peut vite devenir malsain d’avoir la localisation de quelqu’un, surtout dans les relations amoureuses. Je sais que j’ai des amies qui sont totalement obsédées par ça, elles suranalysent tout », explique-t-elle. Elle raconte qu’une collègue était devenue trop intrusive dans sa vie, surveillant sa localisation et lui faisant des crises de jalousie. « Elle m’envoyait des messages : ‘Oh, tu es là, qu’est-ce que tu fais ?’ » Elle reconnaît néanmoins l’utilité de cette fonctionnalité, notamment pour retrouver son téléphone perdu.
Simon, lui, ne partage pas sa position. Il a essayé à l’université, mais n’a pas apprécié « l’intrusivité numérique ». Il raconte une anecdote où des amis l’ont interrogé sur son refus de partager sa localisation, surpris qu’il ne consulte pas la carte Snapchat pour les retrouver.
Pour la psychologue Isabelle Kieffer, la génération Z est particulièrement concernée par cette pratique. « Ils sont nés avec. La frontière entre sphère privée et sphère publique est moins nette pour eux. Le partage de localisation n’est pas forcément perçu comme une intrusion, mais plutôt comme une extension de la communication digitale. » Elle souligne que cela peut apaiser les inquiétudes, mais aussi fragiliser la confiance. « Le conflit survient souvent lorsque la personne coupe le partage de sa localisation, ce qui suscite des questions et un manque de confiance. » Elle met également en garde contre la perte d’intimité et la nécessité de justifier chacun de ses mouvements, ce qui peut engendrer de l’anxiété et affecter l’estime de soi.