Le système de santé américain, autrefois synonyme d’innovation et de qualité, est aujourd’hui confronté à une crise profonde. Des délais d’attente interminables, des coûts exorbitants et un accès aux soins de plus en plus difficile : le modèle est-il au point de rupture ?
Pour la plupart de sa carrière, le Dr John Great III considérait le système de santé américain comme le meilleur au monde. Aujourd’hui, il n’en est plus convaincu. Témoin d’une dégradation constante, ce médecin retraité dresse un constat alarmant : le système semble plus préoccupé par la maximisation des profits que par le bien-être des patients.
L’expérience personnelle du Dr Great illustre parfaitement ces difficultés. Il raconte les efforts quotidiens qu’il déploie pour prendre soin de sa femme, Becky, 80 ans, atteinte d’un parkinsonisme vasculaire sévère et de troubles cognitifs. Des mois d’attente pour consulter un spécialiste, des passages aux urgences qui s’éternisent, des médecins traitants difficiles à joindre… La liste des obstacles est longue.
Récemment, Becky a développé une cellulite à la jambe. Le Dr Great a immédiatement contacté le cabinet de son interniste, insistant sur l’urgence de la situation. La réponse a été sans appel : un rendez-vous n’était possible que dans une semaine. « J’ai expliqué que ma femme avait déjà été hospitalisée pour une cellulite et que l’infection risquait de s’aggraver rapidement, raconte-t-il. On m’a simplement répondu que le médecin ne pouvait la recevoir plus tôt, mais qu’une infirmière praticienne (IP) était disponible dans l’après-midi. »
Malgré ses réserves quant à la prise en charge par un non-médecin, le Dr Great a accepté le rendez-vous, par nécessité. Contre toute attente, l’IP s’est révélée compétente, attentive et à l’écoute. « Elle a pris le temps de poser des questions pertinentes, sans m’interrompre, et a projeté une réelle empathie, témoigne-t-il. Elle a prescrit un antibiotique approprié et m’a demandé de la recontacter si l’état de ma femme ne s’améliorait pas dans les 72 heures. » Becky a rapidement guéri. Le Dr Great se demande ce qui se serait passé s’ils avaient dû attendre une semaine.
Cet épisode met en lumière une tendance inquiétante : le recours croissant à des professionnels de santé non médecins pour assurer les soins primaires. Face à la pénurie de médecins, les patients, frustrés par les délais d’attente, se tournent vers des infirmières praticiennes, des assistants médicaux, des podologues ou des pharmaciens, qui exercent souvent en autonomie, sans supervision médicale.
Selon les estimations, les États-Unis pourraient connaître une pénurie de 37 800 à 124 000 médecins d’ici 12 ans. Pour pallier ce manque, certaines solutions sont envisagées : augmenter le nombre de places dans les facultés de médecine, raccourcir la durée des études, importer des médecins étrangers… Mais le Dr Great souligne que la solution la plus souvent proposée consiste à élargir le champ d’exercice des non-médecins.
Parallèlement, le secteur de la santé est dominé par des intérêts financiers considérables. Les hôpitaux, qu’ils soient à but lucratif ou non, cherchent avant tout à maximiser leurs profits. Les cinq mille milliards de dollars (environ 4 500 milliards d’euros) dépensés chaque année en soins de santé profitent principalement aux actionnaires et aux cadres dirigeants.
Les États-Unis dépensent également plus d’argent pour l’administration des soins de santé que les autres pays développés. Le Dr Great dénonce l’existence de bureaucraties administratives volumineuses et coûteuses : « Il y a désormais dix administrateurs de soins de santé pour un médecin ! »
Malgré ces dépenses massives, les États-Unis affichent des taux élevés d’obésité, d’autisme, de toxicomanie, de diabète de type 2, de mortalité maternelle et infantile, et une espérance de vie en baisse. « Nous nous faisons arnaquer », conclut le Dr Great.
L’arrivée des sociétés de capital-investissement dans le secteur de la santé ne fait qu’aggraver la situation. Ces fonds détruisent les cabinets médicaux à un rythme effréné, réduisant le personnel, imposant des délais de rendez-vous courts, et privilégiant les procédures les plus rentables. Les médecins sont soumis à des objectifs de facturation stricts et peuvent être sanctionnés en cas de non-respect.
Enfin, le Dr Great s’indigne des prix exorbitants des médicaments, citant l’exemple de Lenmeldy (4,25 millions de dollars, soit environ 3,8 millions d’euros) et de Beqvez (3,5 millions de dollars, soit environ 3,1 millions d’euros) pour un seul traitement. Il dénonce l’opacité des coûts de développement et l’influence de l’industrie pharmaceutique sur le Congrès.
Le Dr Great, qui a consacré sa vie à la médecine, appelle à une remise en question profonde du système de santé américain. « En tant que nation et en tant que profession, nous devons faire bien mieux. Des vies en dépendent », affirme-t-il.
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