Le projet de modernisation informatique du système financier et des approvisionnements du Québec, baptisé SIFA, a été mis en pause la semaine dernière, mais pas avant avoir fait l’objet de multiples avertissements internes. Des alertes remontant jusqu’à l’été 2024 ont pourtant été ignorées, révélant des dépassements de coûts massifs et des retards considérables.
Selon des documents obtenus par Radio-Canada, le ministre de la Santé Christian Dubé, son sous-ministre Daniel Paré, et Santé Québec ont été avertis à cinq reprises de l’échec imminent du projet. La première mise en garde remonte au 26 juillet 2024, lorsque Stéphane Le Bouyonnec, sous-ministre du Ministère de la Cybersécurité et du Numérique (MCN), a écrit à Daniel Paré pour lui demander de suspendre le projet, alors connu sous le nom de SIFARH (Système d’information des finances et des ressources humaines). À cette époque, le projet affichait déjà un dépassement de coûts de 113 % par rapport aux 202 millions de dollars autorisés, atteignant un total de 430 millions de dollars.
Le 12 septembre 2024, Éric Caire, alors ministre de la Cybersécurité et du Numérique, a adressé une recommandation similaire à Christian Dubé, suggérant une suspension du projet en attendant la réalisation d’un audit. Le ministre de la Santé a répondu le 4 octobre 2024 en indiquant que SIFARH ne serait pas suspendu, mais qu’une révision du dossier d’affaires était envisagée pour séparer les composantes SIFA et SIRH.
Les avertissements se sont poursuivis. Le 20 juin 2025, Stéphane Le Bouyonnec a adressé une lettre à Geneviève Biron, PDG de Santé Québec, et à Daniel Paré, réitérant ses préoccupations et recommandant l’annulation sans délai du projet. « Toutes ces informations se trouvent dans une lettre du 20 juin 2025 que M. Le Bouyonnec a adressée à la PDG de Santé Québec, Geneviève Biron, ainsi qu’au sous-ministre à la Santé, Daniel Paré. »
En décembre 2024, Santé Québec a pris en charge la responsabilité du projet SIFARH. Un rapport d’audit remis en mars 2025 a confirmé les craintes initiales, soulignant des lacunes importantes qui compromettaient la possibilité d’un redressement. Une source ayant consulté le rapport évoque des problèmes liés à l’appel d’offres, à la gouvernance du projet, à la planification et au suivi budgétaire.
Malgré ces mises en garde, le projet n’a pas été suspendu avant la semaine dernière, en raison de dépassements de coûts atteignant 191 % et de retards importants. Santé Québec a simplement indiqué avoir émis des « commentaires » sur le rapport d’audit à l’époque.
Le 10 mars 2025, le ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, a même demandé à Christian Dubé d’exiger l’arrêt immédiat du projet SIFARH. Christian Dubé n’a pas donné suite. Interrogé à ce sujet, son cabinet n’a pas fourni de réponse immédiate. Jeudi, le cabinet a finalement communiqué : « Il s’agit d’un dossier complexe et la réalité est qu’aujourd’hui le projet est sur pause et que c’est le choix responsable. Des analyses sont en cours et à la lumière de leurs conclusions les bonnes décisions pourront être prises pour la suite. »
Le ministre Dubé a également défendu le maintien du projet le 19 août dernier, arguant que la modernisation des systèmes informatiques vétustes était essentielle pour éviter les abus de certains fournisseurs : « Avec les vieux systèmes qui sont complètement dépassés, on se fait arnaquer par des fournisseurs en ce moment. »
Selon des sources, le projet SIFA pourrait coûter au moins 630 millions de dollars, incluant les phases de développement et d’exploitation. Christian Dubé aurait même sollicité le Conseil des ministres pour réorienter le budget du volet ressources humaines, actuellement en pause, vers le projet Louer, portant le coût total à 725 millions de dollars.
L’opposition politique a réagi avec indignation. Pablo Rodriguez, chef du Parti libéral du Québec, a dénoncé « le nouveau fiasco numérique de la CAQ », soulignant que cinq « drapeaux rouges » avaient été ignorés. Vincent Marissal, porte-parole de Québec solidaire en matière de Santé, a quant à lui appelé à une convocation de responsables devant une commission parlementaire. La Commission de la santé et des services sociaux doit voter jeudi sur une proposition d’initiative parlementaire concernant les transformations numériques dans le réseau de la santé.
Gilles Bélanger a affirmé que les autorités de la santé avaient agi rapidement, saluant la proactivité de son ministère : « C’est correct d’avoir des avertissements. » Le Réseau multichaîne surveille actuellement 171 projets informatiques dans les ministères et organismes, pour un coût total de 1,8 milliard de dollars. Parmi ces projets, 11 présentent des dépassements de coûts supérieurs à 30 %, et 35 accusent d’importants retards.
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