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Quand le directeur de Sciences Po Strasbourg surveille une chercheuse sur la Palestine

by Nicolas Lefèvre

La direction de Sciences Po Strasbourg a cherché à se renseigner sur une chercheuse spécialiste de la Palestine, Stéphanie Latte Abdallah, dans le but d’alerter la présidence de l’université. Ces agissements, révélés par le site d’investigation Explosion, interviennent dans un contexte de tensions vives au sein de l’établissement concernant ses liens avec Israël.

Stéphanie Latte Abdallah, chercheuse au CNRS, devait initialement donner une conférence le 17 septembre à Sciences Po Strasbourg, en compagnie de Yoav Shemer, docteur en sciences politiques. Ses travaux portent notamment sur l’histoire des réfugiés palestiniens et le système carcéral en Israël et en Palestine, ainsi que sur les nouvelles formes de mobilisation citoyenne en Palestine liées à l’économie alternative et à l’écologie.

La conférence, intitulée « Les sciences sociales face aux sociétés en guerre : Gaza, Cisjordanie », a été reportée pour des raisons médicales. Cependant, selon des échanges de courriels révélés par Explosion, Emmanuel Droit, directeur de Sciences Po Strasbourg, s’est interrogé sur la pertinence de la reprogrammer. Le 8 novembre, il a sollicité son réseau, le RRA (Réseau de recherche sur le racisme et l’antisémitisme), pour obtenir des informations sur la chercheuse.

« Que savez-vous à propos de Stéphanie Latte-Abdallah ? (…) Si jamais vous avez des infos sur cette chercheuse me permettant d’alerter la présidence de l’Unistra, je vous en serai reconnaissant », a-t-il écrit.

Ce réseau, composé d’une centaine d’universitaires, avait récemment exprimé sa satisfaction, dans des échanges privés, de l’annulation d’un colloque intitulé « La Palestine et l’Europe », co-organisé par l’historien Henry Laurens et le Centre arabe de recherches et d’études de Paris (Carep). L’événement, initialement prévu au Collège de France les 13 et 14 novembre, a finalement été déplacé au Carep sous la pression, selon l’enquête.

Les réponses reçues par Emmanuel Droit témoignent d’un climat préoccupant. Stéphanie Latte Abdallah est ainsi présentée comme une militante « pro-palestinienne, étant elle-même d’origine palestinienne ». Une autre chercheuse, Evelien Chayes, à l’origine du projet SION-Digit, a remis en question la rigueur scientifique de ses travaux, la qualifiant de personne faisant des « déclarations douteuses dans les médias, clairement pas scientifiques, a-historiques et non vérifiées ». Emmanuel Droit a finalement répondu : « Merci, oui, en faisant des recherches, je viens de voir qu’elle n’a que le mot génocide à la bouche… »

Contacté par Rue89 Strasbourg, Emmanuel Droit a affirmé que ces messages visaient uniquement à évaluer les éventuels risques sécuritaires liés à la conférence :

« Je n’ai cherché qu’à agir de façon responsable suite à l’annulation du colloque au Collège de France. Dans le contexte des événements passés qui ont agité mon institut, mais aussi des troubles à l’ordre public à Paris 8 et Sciences Po Lyon, en me renseignant sur l’intervenante, j’ai simplement voulu tenter d’évaluer si un risque similaire existait, s’il fallait renforcer le dispositif prévu. »

Ces révélations interviennent alors que Sciences Po Strasbourg est secouée depuis octobre 2024 par des mobilisations étudiantes contre un partenariat avec l’université Reichman en Israël. Les étudiants dénoncent les liens de cette université avec l’armée israélienne et ses formations destinées aux élites militaires et politiques. Malgré sept mois de tensions, la direction n’a pas remis en cause ce partenariat, et les mesures prises n’ont pas satisfait le Comité Palestine de l’IEP, qui réclame toujours la fin de cette coopération. Plusieurs enseignants ont également démissionné du conseil d’administration, dénonçant « un déni de démocratie universitaire ».

Le sociologue Vincent Dubois souligne par ailleurs l’invitation d’Éric Danon, ancien ambassadeur de France en Israël, à un « forum pour la paix » organisé par Sciences Po Strasbourg. M. Danon est notamment connu pour une vidéo dans laquelle il déclarait être prêt à assumer publiquement « 50 ou 60 000 morts à Gaza si cela permettait d’éradiquer le Hamas. C’est pas facile d’assumer, parce que c’est immoral, mais c’est éthique s’il y a un résultat concret qui permet d’éviter la guerre suivante ». L’événement a finalement été annulé, M. Danon ayant renoncé à y participer.

La conférence de Stéphanie Latte Abdallah a été reprogrammée au 10 décembre, selon Vincent Dubois, bien que cette date ne figure pas sur le site de Sciences Po Strasbourg. Emmanuel Droit assure quant à lui qu’« à aucun moment cette conférence n’a été menacée de censure » et dénonce toute tentative de déstabilisation et de diffamation.

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