Un projet pharaonique reliant l’Alaska à la Sibérie refait surface, porté par un émissaire de Vladimir Poutine et relancé dans un contexte de rapprochement avec Washington. L’idée, vieille d’un siècle, vise à symboliser une unité entre les continents, mais sa faisabilité économique reste plus que douteuse.
Le 16 octobre, Kirill Dmitriev, président du Fonds d’investissement direct russe (RDIF), a publié sur X (anciennement Twitter) une proposition audacieuse : construire un tunnel de 112 km sous le détroit de Béring, baptisé « tunnel Poutine-Trump », pour connecter l’Alaska et la Tchoukotka. Il a même interpellé directement Elon Musk, estimant que sa société de forage, The Boring Company, pourrait réaliser l’ouvrage pour seulement 8 milliards de dollars (6,9 milliards d’euros), une somme bien inférieure aux 65 milliards de dollars traditionnellement évoqués.
Cette initiative a suscité l’intérêt de Donald Trump, qui a qualifié la proposition d’« intéressante ». L’idée d’un tel lien entre les deux continents n’est pas nouvelle. Des archives soviétiques déclassifiées, consultées par Dmitriev, révèlent qu’un Américain avait déjà suggéré un « pont Kennedy-Khrouchtchev pour la paix mondiale » entre l’Alaska et la Russie dans une lettre adressée à Nikita Krouchtchev, dirigeant soviétique de l’époque.
L’histoire de ce projet remonte même à 1890, lorsque le gouverneur du Colorado, William Gilpin, imaginait un « Chemin de fer cosmopolite » reliant le monde entier. Plus tard, Joseph Strauss, l’ingénieur en chef du Golden Gate Bridge à San Francisco, a présenté une première proposition de pont ferroviaire sur le détroit de Béring, qui fut rejetée par le gouvernement tsariste. Au fil des décennies, et malgré les tensions de la Guerre froide, l’idée a continué de faire des émules, notamment Viktor Razbegin, ingénieur russe et cofondateur du projet d’un Chemin de fer intercontinental dans les années 1990.
Selon le quotidien Komsomolskaïa Pravda, Razbegin avait proposé un tracé comprenant 4 000 km de voie ferrée côté russe, 2 000 km côté américain et 100 km de tunnel, avec des îles servant de points de ventilation et de maintenance. Il estimait que l’investissement serait rentabilisé en quinze ans, pour une construction de sept à huit ans.
Cependant, Frédéric Lasserre, géographe à l’université de Laval, tempère cet enthousiasme : « C’est un projet qui revient à intervalles plus ou moins réguliers. À chaque fois, ça a échoué pour les mêmes raisons. » L’isolement extrême de la zone constitue un obstacle majeur. Le détroit de Béring est l’un des endroits les plus reculés de la planète, et les infrastructures de transport sont quasi inexistantes. Du côté russe, la ville la plus proche reliée par le rail, Yakoutsk, se trouve à plus de 2 500 kilomètres. Côté américain, Fairbanks est à environ 800 km d’Anchorage, mais n’est pas connectée au réseau ferroviaire continental.
Au-delà du tunnel, il faudrait construire ou prolonger des milliers de kilomètres de voies ferrées et de routes dans des régions glaciales et désertiques. Même si le coût du tunnel seul pourrait être réduit à huit milliards de dollars grâce à la technologie de The Boring Company, les raccordements nécessaires feraient exploser la facture, atteignant potentiellement des dizaines de milliards de dollars supplémentaires.
« Il n’y a pas vraiment de besoins qui puissent être satisfaits par cette solution », souligne Frédéric Lasserre. Les ressources extraites en Alaska et en Sibérie sont acheminées vers les ports les plus proches pour être exportées par voie maritime. L’intérêt économique d’un tel lien est donc discutable.
Pour le géographe, cette résurgence du projet relève davantage d’une stratégie de communication qu’une réelle volonté économique. « Je pense qu’on a ressorti ce projet des tiroirs à des fins essentiellement de relations publiques. C’est un geste politique », analyse-t-il. Dans un contexte de tensions internationales, ce « tunnel Poutine-Trump » symbolise une main tendue et une volonté de coopération, un moyen pour Moscou de réduire son isolement diplomatique.
Kirill Dmitriev utilise d’ailleurs une rhétorique chargée de symboles – émojis de poignée de mains, colombe de la paix – et s’adresse à Donald Trump, qui se voit lui-même comme un bâtisseur. Ce rêve de tunnel, relancé à chaque période de détente entre Washington et Moscou, en dit plus sur les relations russo-américaines que sur l’avenir du transport.
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