La sous-représentation des minorités dans le corps médical américain n’est pas seulement une question d’équité, mais aussi un enjeu de santé publique. Un fardeau supplémentaire, surnommé la « taxe des minorités », pèse sur les professionnels de santé issus de ces communautés, contribuant à l’épuisement professionnel et à un cercle vicieux de sous-représentation.
L’expérience a commencé pour moi lors de la préparation d’une demande de subvention pour un programme de mentorat universitaire. Une diapositive, dédiée à la diversité, à l’équité et à l’inclusion, comportait une photographie d’étudiants, dont certains issus de minorités. La remarque de ma superviseure – « Oh, bien, il y a notre diversité dans le diaporama ! » – a résonné de manière troublante. J’ai eu l’impression que la simple présence d’un visage noir suffisait à justifier l’engagement du programme en faveur de la diversité, et que c’était à moi, en tant qu’étudiant issu d’une minorité, de soulever la question d’une représentation plus significative.
Ce sentiment, celui d’être chargé d’une responsabilité émotionnelle et professionnelle disproportionnée pour promouvoir la diversité, l’équité, l’inclusion et la justice (DEIJ), est ce qu’on appelle la « taxe des minorités ». Une étude de 2022 menée à la faculté de médecine de Yale a révélé que cette taxe contribue significativement à l’épuisement professionnel des professionnels de santé issus de minorités, en lien avec les préjugés et la discrimination.
Les conséquences de ce phénomène s’étendent au recrutement et à la rétention des professeurs de médecine, comme le souligne une publication de 2021 dans le JAMA Health Forum. Si la diversification du corps médical semble être une solution évidente, elle se heurte à un contexte politique et financier de plus en plus défavorable aux initiatives DEIJ.
La question de la représentation dépasse le simple cadre académique. Selon l’Association of American Medical Colleges (AAMC), les personnes issues de minorités raciales et ethniques (Amérindiens ou Natifs de l’Alaska, Noirs ou Afro-Américains, Hispaniques, Latino-Américains ou d’origine espagnole, et Natifs hawaïens ou autres insulaires du Pacifique) représentaient en 2020 seulement 5,3 % des médecins noirs ou afro-américains, 5,4 % des médecins hispaniques, latino-américains ou d’origine espagnole, 1,9 % d’une autre race ou origine ethnique, et moins de 1 % des Amérindiens ou Natifs de l’Alaska (0,4 %) et des Natifs hawaïens ou autres insulaires du Pacifique (0,2 %). Ces chiffres contrastent fortement avec les données démographiques de 2021 du Bureau du recensement, qui indiquent que les Afro-Américains représentent 13,6 % de la population et les Latino-Américains 18,9 %.
La recherche démontre qu’une concordance culturelle entre le patient et le prestataire de soins améliore la communication, la confiance et la satisfaction du patient. Or, face à cet écart criant entre la démographie médicale et la population générale, comment garantir que les patients se sentent représentés et bénéficient des avantages d’une approche culturellement adaptée ?
Une étude transversale de 2024 sur les médecins généralistes aux États-Unis a révélé que les praticiens d’origine latino-américaine, hispanique ou espagnole, ainsi que les médecins noirs non-latino-américains, avaient tendance à avoir davantage de patients bénéficiant de Medicaid. Une étude de 1996, publiée dans le New England Journal of Medicine et toujours largement citée, a montré que les médecins noirs et hispaniques exerçant dans des régions défavorisées avaient plus de patients non assurés ou couverts par Medicaid.
En d’autres termes, les médecins issus de minorités sont plus susceptibles de travailler dans des communautés mal desservies et de prodiguer des soins aux populations les plus vulnérables. La diversité en médecine n’est donc pas une simple question de quotas, mais un élément essentiel pour garantir un accès équitable aux soins pour tous.
Les obstacles à cette représentation sont multiples, notamment l’intersectionnalité entre l’origine minoritaire et le statut socio-économique (étudiants de première génération ou à faible revenu). Ces étudiants manquent souvent de capital social et culturel, ce qui les oblige à consacrer davantage de temps et d’efforts à acquérir les compétences et les réseaux nécessaires pour réussir. Les commissions d’admission ne reconnaissent pas toujours ce fardeau supplémentaire, ce qui entraîne une baisse des taux d’admission et perpétue les préjugés inconscients.
Ce manque de représentation crée un cercle vicieux : moins de médecins issus de minorités, moins de modèles pour les générations futures, et une continuation de la sous-représentation. Les étudiants qui parviennent à surmonter ces obstacles se sentent souvent isolés, ce qui peut entraîner un épuisement professionnel et, dans certains cas, un abandon de leurs études.
Face à ces défis systémiques, et dans un contexte politique peu favorable, le mentorat apparaît comme un outil crucial. Il peut donner aux étudiants l’accès au capital social et culturel dont ils ont besoin, créer un sentiment de communauté et prévenir l’épuisement professionnel. Le mentorat est un moyen de transmettre l’expérience d’une génération à l’autre, avec l’espoir qu’un jour la sous-représentation en médecine ne soit plus une réalité.
Pour les étudiants, les cliniciens et les éducateurs, le mentorat n’est pas une option, mais une responsabilité. Une responsabilité envers tous ces étudiants qui en ont assez d’être les « seuls » dans leur classe, leur amphithéâtre ou leur salle de conférence. La représentation ne peut se limiter à des images ou à des diaporamas ; elle exige un engagement collectif pour briser le cycle de la sous-représentation.
