Le Théâtre des Champs-Élysées ressuscite avec brio un opéra-comique méconnu de Jacques Offenbach, Robinson Crusoé, en proposant une relecture étonnamment actuelle de l’histoire du naufragé. L’œuvre, créée en 1867, offre une satire mordante de la société et des ambitions humaines, portée par des mélodies ensoleillées et des dialogues pétillants.
Loin des clichés de l’île déserte, cette nouvelle production, fruit d’une collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, déplace l’action en Amérique du Sud, où Robinson Crusoé, en quête de fortune, échoue dans un camp de misère au pied d’immenses gratte-ciel. Les « sauvages » ne sont pas ceux auxquels on s’attend : ils arborent des costumes d’affaires clinquants, des uniformes militaires ou des tenues de restauration rapide, offrant un contraste saisissant avec l’idéal romantique du noble sauvage.
La mise en scène de Laurent Pelly, subtilement actualisée par Agathe Melinand, souligne la pertinence du livret d’Eugène Cormon et Hector Crémieux. L’aventure, l’amitié et l’amour sont au cœur de l’intrigue, notamment la passion naissante entre Robinson et sa cousine Edwige. Les airs lyriques, empreints de tendresse et de romantisme, ne manquent pas de toucher le public.
La distribution est à la hauteur de l’œuvre. Julie Fuchs, dans le rôle d’Edwige, captive l’attention lors de sa capture par les indigènes, interprétant avec brio une femme libérée de ses inhibitions. Le ténor malgache Sahy Ratia, qui a remplacé Lawrence Brownlee, impressionne par la beauté de son timbre et sa musicalité, s’épanouissant pleinement lorsqu’il incarne le naufragé hirsute et confiant.
Sous la direction énergique de Marc Minkowski et de son ensemble Les Musiciens du Louvre, l’orchestre aborde avec autorité la partition variée d’Offenbach, passant de passages délicats à des valses entraînantes et des rythmes martiaux. Les percussions, particulièrement affirmées, ajoutent une dimension dramatique à l’ensemble. Les courtes symphonies qui précèdent les actes, et notamment l’ouverture, résument à merveille les émotions de l’opéra.
La scénographie, minimaliste mais efficace, se concentre sur quelques éléments de la maison Crusoé à Bristol. Julie Pasturaud et Laurent Naouri incarnent avec justesse les parents de Robinson, tandis qu’Emma Feke illumine la scène dans le rôle de Suzanne, la vive et pétillante servante. Marc Mauillon, en Toby, l’ami un peu naïf de Robinson, apporte une touche de légèreté à l’ensemble.
Adèle Charvet, dans le rôle de Vendredi, gagne en assurance au fil du spectacle, sa voix s’affirmant dans les derniers airs. Rodolphe Briand, en Jim Cocks, le voisin des Crusoé devenu cuisinier des cannibales, offre un moment d’humour irrésistible avec son air sur la recette d’un ragoût humain. Le chœur accentus, dirigé par Louis Gal, se distingue par sa qualité vocale et ses costumes amusants.
Les costumes, créés par Laurent Pelly lui-même, et les décors de Chantal Thomas contribuent à l’atmosphère visuelle de la production. La décision de diviser l’œuvre en deux parties, avec une première partie de près de deux heures et une seconde d’un peu plus d’une demi-heure, peut surprendre, mais ne nuit pas au rythme de l’histoire.
Cette nouvelle production de Robinson Crusoé est une réussite éclatante, qui ravira les amateurs d’opéra et les curieux. L’esprit et le génie d’Offenbach sont bien présents, et on s’étonne que cette œuvre ait été si longtemps négligée.
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