Home MondeRetracer le passé de la nation : le travail inédit des conservateurs de la National Art Gallery

Retracer le passé de la nation : le travail inédit des conservateurs de la National Art Gallery

by Clara Dubois

Publié le 23 novembre 2023. Au cœur de la Galerie nationale de Kuala Lumpur, un travail de conservation méticuleux permet de préserver le patrimoine artistique malaisien, révélant comment l’art reflète et façonne l’histoire sociale, culturelle et politique du pays.

Dans les salles climatisées de la Balai Seni Negara, les œuvres d’art, parfois vieilles de plusieurs décennies, attirent un public de plus en plus jeune. Au-delà de l’appréciation esthétique, la galerie s’attache à contextualiser ces créations, à décrypter leur signification et à assurer leur pérennité pour les générations futures.

« Il ne s’agit pas seulement d’esthétique », explique Amerrudin Ahmad, directeur général de la Galerie nationale, dans un entretien accordé à Courrier malais. « Nous examinons le contexte social, la manière dont les œuvres d’art ont contribué à construire la nation et ce qui se passait dans l’histoire à cette époque. »

La galerie considère ses expositions comme des récits qui témoignent des moments clés de l’histoire malaisienne. Amerrudin Ahmad prend l’exemple d’une peinture batik de Datuk Chuah Thean Teng, réalisée en 1968. Si l’œuvre, représentant des scènes de la vie rurale – agriculteurs aux champs, récoltes abondantes – peut sembler simple aujourd’hui, elle prend une dimension particulière lorsqu’on la replace dans le contexte de l’époque. Penang était alors secouée par des troubles sociaux.

« En 1968, c’était une année mouvementée. Il y avait un hartal, ce qui signifie grève », précise le directeur. « Les artistes auraient pu exprimer leur colère et attiser les tensions. Mais Chuah Thean Teng a choisi de peindre avec calme la réalité quotidienne, l’économie et la vie sociale. Cette approche, que l’on peut qualifier de contre-courant, a eu un impact considérable. Elle a montré, à cette époque, à quoi ressemblait notre économie et pourquoi elle était importante, ce qui a contribué à apaiser les tensions. »

Pour la Galerie nationale, des œuvres comme celle-ci ne sont pas de simples artefacts, mais de véritables outils pédagogiques. Elles permettent aux jeunes générations de comprendre l’importance de l’unité et de la mémoire collective à travers le prisme de l’art.

La galerie catégorise les connaissances visuelles de cinq manières : expression artistique, narration, fonctionnelle, rituelle ou magique, et persuasive. La dernière catégorie, souvent la plus immédiate, est illustrée par des affiches promotionnelles datant de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Amerrudin Ahmad se souvient que le public reconnaissait instantanément les concerts de rock grâce aux seules images, sans besoin de légende.

« Les gens regardaient et disaient ‘oh, c’est un concert de rock’, mais nous ne l’avions pas étiqueté », raconte-t-il. « Les conservateurs soulignaient qu’à l’époque, il y avait un conflit de valeurs entre les groupes conservateurs et la nouvelle génération. »

En coulisses, les conservateurs jouent un rôle crucial, à la fois administratif et conceptuel. Ils gèrent la logistique et les aspects techniques, tout en construisant des récits curatoriaux qui donnent vie au contexte historique et social des œuvres. Leur travail va bien au-delà de la simple disposition des tableaux sur les murs.

« Le mot conservateur vient du latin ‘cura’, ou en anglais ‘cure’, qui signifie prendre soin de et garder », explique Amerrudin Ahmad. Cette responsabilité implique une connaissance approfondie de la conservation et de la préservation, notamment de la manière dont les œuvres d’art réagissent à la lumière UV et infrarouge, des types de matériaux utilisés et de la durée pendant laquelle chaque œuvre peut être exposée avant de se détériorer.

La Galerie nationale dispose d’un département de conservation, surnommé « Art Hospital », créé en 2019. Il s’agit du premier centre de ce type en Asie du Sud-Est et il est chargé de la gestion et de la conservation des œuvres créatives afin de garantir leur transmission aux générations futures. La galerie abrite un trésor caché d’art visuel local, avec plus de 5 000 œuvres, dont certaines datent de plus d’un siècle.

Avant qu’une œuvre d’art ne soit exposée, les restaurateurs mesurent et calculent les niveaux de lumière et les temps d’exposition appropriés. Le centre dispose d’une zone d’observation où le public peut assister au travail des restaurateurs, offrant un aperçu rare du processus de préservation. Des décisions sont prises collectivement quant à l’opportunité de faire pivoter, de reproduire ou de retirer les œuvres d’art les plus fragiles.

Les expositions permanentes durent généralement trois ans, offrant aux visiteurs locaux et internationaux la possibilité de découvrir les œuvres les plus précieuses du pays. La galerie est actuellement en train de remanier son exposition permanente, avec un projet axé sur l’économie, inspiré du triangle de croissance Indonésie-Malaisie-Thaïlande créé en 1993.

« Avant cela, il était difficile de trouver du tom yum ici », explique Amerrudin Ahmad. « Après le lancement de cette initiative, on pouvait également trouver du tom yum dans tous les villages Felda. » Il ajoute que le Nasi Padang, un plat indonésien célèbre, a connu le même essor.

Alors que les visiteurs parcourent les galeries, ces choix conservateurs – du cadrage historique à la préservation scientifique – façonnent discrètement la manière dont la mémoire nationale est vécue. Le rôle de la Galerie nationale n’est pas seulement d’exposer l’art, mais aussi de l’interpréter, de le protéger et de le transmettre.

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