Publié le 23 octobre 2025 à 19h15. Après un procès long et douloureux à Belfast, un soldat britannique, connu sous le nom de Soldat F, a été acquitté des accusations de meurtre et de tentative de meurtre liées aux événements du « Dimanche sanglant » de 1972, ravivant les blessures et les frustrations des familles des victimes.
- Le Soldat F a été jugé pour les décès de William McKinney et Jim Wray, ainsi que pour les blessures d’autres personnes lors de la fusillade de Derry le 30 janvier 1972.
- Le juge Patrick Lynch a estimé que les preuves présentées par l’accusation étaient insuffisantes pour établir la culpabilité du Soldat F au-delà de tout doute raisonnable.
- Les familles des victimes ont exprimé leur choc et leur déception, mais ont juré de poursuivre leur lutte pour la justice.
Le silence régnait dans la salle d’audience n°12 du complexe judiciaire de Laganside à Belfast. Un silence lourd, celui des familles endeuillées, des blessés, et celui, assourdissant, de l’accusé. Pendant cinq semaines, le Soldat F, dont l’identité a été protégée par un rideau bleu du sol au plafond, n’a presque pas pris la parole. Un silence qui s’est prolongé pendant 53 ans, depuis le jour où, avec d’autres parachutistes britanniques, il a ouvert le feu sur des civils non armés lors d’une marche contre l’internement à Derry. Ce jour-là, treize personnes ont été tuées, une quatorzième succombant plus tard à ses blessures. La plupart étaient de jeunes gens, fuyant par peur pour leur vie, tous innocents.
En 2010, le rapport Saville, fruit d’une enquête approfondie sur les événements du « Dimanche sanglant », avait qualifié les meurtres d’« injustifiés et injustifiables » et présenté des excuses officielles au nom du gouvernement britannique. Le rapport était formel : le Soldat F avait tiré et mortellement blessé Michael Kelly. Il était également « certain » que F, ainsi que trois autres soldats (E, G et H), étaient responsables des décès de William McKinney et Jim Wray, ainsi que des blessures de quatre autres personnes. Le rapport Saville indiquait également qu’il était « certain » que le Soldat F avait tiré sur Bernard McGuigan et Patrick Doherty, les deux derniers à mourir ce jour-là, et qu’il était « hautement probable » qu’il ait tiré sur d’autres survivants.
Le procès du Soldat F reposait sur des déclarations faites par d’autres soldats, G et H, immédiatement après les événements et lors d’enquêtes ultérieures. L’accusation soutenait que ces déclarations plaçaient le Soldat F sur les lieux du tir et qu’il avait utilisé son arme au moment des décès et des blessures. La défense, quant à elle, a cherché à discréditer ces témoignages, les qualifiant de peu fiables et de contradictoires. Un accord en vigueur à l’époque entre l’armée britannique et la Royal Ulster Constabulary (RUC) avait confié les enquêtes sur les incidents impliquant l’usage d’armes à mort à la Police militaire royale (RMP), ce qui a soulevé des questions sur la fiabilité des preuves recueillies.
Dans son verdict, le juge Lynch a reconnu que les soldats E, F, G et H étaient « responsables des décès et des blessures » survenues à Glenfada Park North, et qu’ils avaient tiré « avec l’intention de tuer » sans légitime défense. Il a dénoncé une perte totale de discipline militaire, estimant que la mémoire du régiment de parachutistes, autrefois glorieux, avait été « souillée par certains de ses successeurs tirant dans le dos de civils non armés qui fuyaient ». Le verdict complet du juge Lynch a été rendu jeudi.
Malgré ces conclusions accablantes, le juge Lynch a estimé que les preuves présentées par l’accusation étaient « bien en deçà » du seuil requis pour une condamnation, à savoir une preuve hors de tout doute raisonnable. L’unique son audible dans la salle d’audience fut alors la lecture du verdict : non coupable sur les sept chefs d’accusation. Les familles des victimes, présentes dans la salle, ont quitté les lieux en silence, submergées par le choc et la déception.
« Nous avons eu ce salaud au tribunal, et nous l’avons fait transpirer », a déclaré John Kelly, dont le frère Michael faisait partie des victimes. Michael McKinney, le frère de William McKinney, a déclaré aux journalistes : « Le Soldat F a été libéré du banc des accusés, mais il est à un million de kilomètres d’une libération honorable. Contrairement à ses victimes, le Soldat F n’a pas été déclaré innocent. » Les familles ont promis de poursuivre leur combat, notamment en poursuivant le Soldat H pour parjure.
Cet acquittement intervient dans un contexte plus large de « questions d’héritage » non résolues en Irlande du Nord, et malgré les récentes tentatives du gouvernement britannique et irlandais de trouver une voie à suivre. La réaction au verdict a mis en évidence les profondes divisions politiques qui persistent, avec des représentants du Sinn Féin et du SDLP exprimant leur soutien aux familles, tandis que des membres du DUP affichaient leur soutien au régiment de parachutistes sur les réseaux sociaux. Fintan O’Toole analyse l’impact durable du “Dimanche sanglant”.
Il est peu probable qu’un procès comme celui du Soldat F se reproduise. Le temps qui passe et la disparition des preuves rendent de plus en plus difficile la poursuite des responsables des événements du « Dimanche sanglant ». Pour les familles des victimes, la quête de la vérité et de la justice, bien que rendue plus ardue, reste inébranlable.
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