Publié le 16 novembre 2025 à 01h09. Alors que le Brésil se prépare à accueillir la COP30, le pays insiste pour que les nations s’engagent à multiplier par quatre l’utilisation de carburants durables d’ici 2035, mais cette ambition suscite des inquiétudes quant à son impact sur la sécurité alimentaire et la biodiversité.
- Le Brésil souhaite un quadruplement de l’utilisation de carburants durables (biocarburants, hydrogène, biogaz) d’ici 2035.
- Des experts mettent en garde contre le risque de détournement de terres agricoles au profit de la production de carburants, avec des conséquences potentielles sur l’alimentation et l’environnement.
- L’Inde, qui a augmenté l’utilisation d’éthanol dans l’essence, illustre les avantages économiques mais aussi les défis liés à cette transition.
Le Brésil, hôte de la COP30, fait pression sur la communauté internationale pour qu’elle s’engage à une augmentation massive de l’utilisation de carburants durables d’ici 2035. Cette ambition, qui inclut les biocarburants, l’hydrogène et le biogaz, vise à réduire la dépendance aux combustibles fossiles et à limiter le réchauffement climatique. Cependant, cette proposition soulève des inquiétudes croissantes parmi les organisations environnementales, qui craignent des conséquences néfastes sur la sécurité alimentaire et la préservation de la nature.
Selon Timothy Searchinger, chercheur principal à l’Université de Princeton, la production de carburant à partir de cultures agricoles peut entraîner un déplacement de la production alimentaire.
« Lorsque la terre produit du carburant au lieu de la nourriture, quelqu’un d’autre doit défricher davantage de terre ou manger moins. »
Timothy Searchinger, chercheur principal à l’Université de Princeton
Il souligne que les émissions de biocarburants sont souvent considérées comme neutres, ce qui masque en réalité un transfert de pression sur les terres et les systèmes alimentaires.
L’expérience de l’Inde illustre cette problématique. Le pays a rapidement augmenté le pourcentage d’éthanol dans l’essence, ce qui lui a permis d’économiser environ 12 milliards de dollars en importations de pétrole au cours de la dernière décennie. Toutefois, cette politique s’est traduite par un détournement de terres arables vers des cultures destinées à la production de carburant, et certains conducteurs ont signalé des dommages à leurs moteurs.
Au Brésil, la croissance des biocarburants a été plus progressive. Ils représentent désormais environ un quart de la consommation du secteur des transports, et génèrent, selon un récent rapport de l’Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA), environ 762 000 emplois. Roberto Braun, directeur de la Fondation Toyota au Brésil, insiste sur le potentiel de cette solution :
« Il s’agit d’une solution réaliste et immédiate pour réduire les émissions de carbone dans le secteur des transports, non seulement au Brésil, mais dans d’autres pays, notamment ceux du Sud. »
Roberto Braun, directeur de la Fondation Toyota au Brésil
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que l’objectif brésilien de quadrupler la consommation de carburants durables d’ici 2035, auquel 19 pays se sont engagés à ce jour, permettrait de plus que doubler la production mondiale de biocarburants.
Cependant, les groupes écologistes mettent en garde contre l’impact de cette augmentation sur la demande de terres et la destruction potentielle de la nature, en particulier dans les régions riches en biodiversité comme le Brésil et l’Indonésie. L’organisation Transport & Environment (T&E), basée à Bruxelles, a même publié un rapport révélant que la production mondiale de biocarburants émettait 16 % de dioxyde de carbone de plus que les combustibles fossiles qu’elle remplace.
Ruairi Brogan, responsable politique principal de la Royal Society for the Protection of Birds (RSPB) au Royaume-Uni, exprime son inquiétude :
« Quand la présidence brésilienne de la COP30 propose une transition des combustibles fossiles et mentionne les combustibles durables, dans le prochain souffle, nous aurons une feuille de route en cas de catastrophe. »
Ruairi Brogan, responsable politique principal de la RSPB
Il souligne que l’ampleur de l’engagement nécessite des terres qui n’existent pas.
En réponse à ces critiques, Roberto Braun affirme que, au cours des 25 dernières années, 98 % de l’expansion agricole liée à la production de biocarburants s’est effectuée sur des terres dégradées, selon le rapport de l’IRENA. Il insiste également sur le fait que le mélange d’éthanol est une technologie bien établie au Brésil et qui se développe avec succès dans des pays comme l’Inde.
Plusieurs pays, dont le Brésil et l’Inde, considèrent les biocarburants comme une opportunité de combiner action climatique et développement économique, en créant de nouveaux emplois et en stimulant de nouvelles chaînes d’approvisionnement. L’AIE estime que le développement des carburants durables pourrait générer des investissements cumulés de 1 500 milliards de dollars d’ici 2035, offrant ainsi un coup de pouce économique aux économies émergentes et aux régions rurales.
Cependant, une lettre signée par plus de 100 scientifiques avant la COP30 met en garde contre la nécessité d’environ 52 millions d’hectares de terres cultivées d’ici 2030 pour répondre à la demande croissante de biocarburants, une superficie équivalente à celle de l’Espagne. Ils soulignent la nécessité de garanties strictes pour éviter d’aggraver les crises alimentaires et forestières.
Cian Delaney, militant de T&E, insiste sur l’importance de plafonner l’utilisation de cultures vivrières et fourragères, et d’exclure les matières premières à fortes émissions, comme l’huile de palme et de soja. Il rappelle que l’introduction des objectifs en matière de biocarburants en Europe a entraîné une vague d’importations d’huile de palme, conduisant à la déforestation en Asie du Sud-Est, notamment en Indonésie.
Des alternatives plus écologiques existent, comme l’utilisation de plantes non comestibles, de résidus agricoles ou d’algues. Cependant, ces nouvelles technologies peinent à se développer en Inde et ailleurs.
Timothy Searchinger, citant un rapport du World Resources Institute, souligne que les panneaux solaires pourraient générer plus de 100 fois plus d’énergie utilisable par hectare que les biocarburants.
Malgré ces préoccupations, l’Inde a accéléré sa politique en matière de biocarburants et a commencé cette année à vendre de l’essence mélangée à 20 % d’éthanol (E20), cinq ans avant la date initialement prévue. Le gouvernement affirme que cette mesure a permis d’économiser des importations de pétrole et d’éviter 54 millions de tonnes d’émissions de carbone au cours de la dernière décennie. Cependant, ce déploiement rapide a suscité des inquiétudes quant au détournement des récoltes et des réactions négatives de la part des conducteurs.
Ramya Natarajan, du Centre d’études sur la science, la technologie et la politique, souligne la difficulté d’équilibrer les objectifs climatiques et alimentaires. Son groupe de réflexion estime que l’Inde pourrait avoir besoin de cultiver entre 4 et 8 millions d’hectares supplémentaires de maïs d’ici 2030 pour maintenir le mélange E20.
« Les compromis seront difficiles à éviter. »
Ramya Natarajan, du Centre d’études sur la science, la technologie et la politique
