La violence sexiste en ligne se multiplie à travers l’Afrique, menaçant les droits des femmes et des filles et compromettant les progrès réalisés en matière d’égalité des genres. Des experts de l’ONU tirent la sonnette d’alarme face à une forme de harcèlement de plus en plus sophistiquée et insidieuse, qui s’étend des cyberintimidation aux attaques numériques coordonnées.
Selon de nouvelles estimations, la violence à l’égard des femmes et des filles reste l’une des violations des droits humains les plus répandues au monde, et l’espace numérique est devenu un terrain fertile pour ce fléau. Le harcèlement en ligne, le cyberharcèlement, les abus basés sur l’image, l’exploitation des deepfakes et les attaques numériques coordonnées se multiplient, profitant de l’anonymat, de systèmes de signalement défaillants et d’une absence de conséquences juridiques dissuasives.
Partout sur le continent africain, des tendances inquiétantes se dessinent. Les jeunes filles sont victimes de cyberintimidation et de sextorsion, tandis que les femmes leaders et les défenseures des droits humains sont spécifiquement ciblées par des campagnes de dénigrement en ligne visant à les intimider et à les exclure de la vie publique. Lors des élections, des femmes occupant des fonctions publiques dénoncent des tactiques de harcèlement, de diffamation et de doxxing – la divulgation d’informations personnelles – destinées à entraver leur participation civique.
Dans les zones de crise humanitaire, telles que le Sahel, le bassin du lac Tchad, le Soudan et la République démocratique du Congo, les femmes et les filles déplacées, qui utilisent les outils numériques pour rester connectées et accéder aux services essentiels, sont également exposées à la surveillance, à l’extorsion, au chantage et à l’exploitation. Dans les contextes de conflit, les menaces en ligne se traduisent souvent par des actes de violence physique, des intimidations et des détentions.
Malgré l’ampleur du problème, la plupart des cas restent non signalés, car les entreprises technologiques, les systèmes judiciaires et les communautés peinent à s’adapter à cette nouvelle réalité. Les mécanismes de signalement sont souvent inefficaces, la sécurité numérique est rarement enseignée, et les victimes craignent des représailles et sont souvent blâmées pour ce qui leur arrive. Les auteurs de ces actes et les plateformes qui les tolèrent échappent rarement à la justice.
Les conséquences de cette violence facilitée par la technologie sont graves : troubles de la santé mentale, restriction de la mobilité, perte de moyens de subsistance et érosion de la confiance. « Ce monde virtuel peut avoir de réels impacts émotionnels. Il ne suffit pas de l’ignorer ou de se déconnecter », a témoigné une jeune femme de 24 ans au Tchad.
D’autres jeunes Africaines ont également partagé leurs expériences : « Ma page a été piratée, j’ai été forcée de faire des choses contre ma volonté », a déclaré une femme de 31 ans originaire du Libéria. Une jeune Kényane a raconté : « Quelqu’un avait publié des photos et des vidéos nues de moi dans le groupe Facebook de notre village local. J’ai rassemblé mon courage et je suis allée au commissariat de police pour signaler l’incident. Les policiers à qui j’ai parlé m’ont d’abord réprimandée et m’ont dit qu’il ne s’agissait pas d’une affaire pénale, mais plutôt d’un cas de comportement indécent de ma part. »
Ces abus remodèlent la sphère publique numérique, excluant progressivement les femmes et les filles. Lorsque les jeunes filles renoncent à l’apprentissage en ligne par crainte d’être victimes d’abus, ou que les femmes suppriment leurs comptes pour échapper au harcèlement, les sociétés perdent des talents, de l’innovation et des voix essentielles au progrès. L’égalité des genres ne peut progresser si la moitié de la population est exclue des espaces numériques.
C’est dans ce contexte que le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) et ses partenaires ont organisé, en novembre dernier, le premier Symposium africain sur la violence basée sur le genre facilitée par la technologie, réunissant des experts en droits numériques et en prévention de la violence. L’objectif est de bâtir des alliances et d’explorer des solutions.
L’Afrique, avec sa population jeune et ses nombreux pôles d’innovation technologique, doit veiller à ce que la technologie adoptée soit sûre, respectueuse de la vie privée et ne renforce pas les inégalités existantes. Les participants au symposium ont souligné la nécessité d’une réponse coordonnée, fondée sur les principes de dignité, de consentement, de confidentialité, de respect de la vie privée et de soins centrés sur les survivants.
« Les innovateurs africains doivent ouvrir la voie en concevant des écosystèmes numériques sûrs, inclusifs et responsabilisant pour tous, et en particulier pour les femmes et les communautés marginalisées », a déclaré Judy Karioko, de l’International Research & Exchanges Board (IREX) au Kenya, lors du symposium.
Le FNUAP s’engage à rendre tous les espaces – physiques ou numériques – sûrs pour les femmes et les filles. À travers l’initiative « Rendre tous les espaces sûrs », soutenue par Affaires mondiales Canada, des actions concrètes sont mises en œuvre dans plusieurs pays africains, dont le Bénin, le Ghana, le Kenya et la Tunisie, pour intégrer les risques technologiques dans les efforts de lutte contre la violence basée sur le genre. Cependant, la lutte contre la violence numérique ne peut être menée par une seule institution. Les gouvernements, les entreprises technologiques, les éducateurs, la société civile, les chefs religieux, les familles et chaque citoyen numérique ont un rôle à jouer.
« L’avenir du monde commence avec l’Afrique », a conclu le Dr Sennen Hounton, directeur régional de l’UNFPA pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. « Nous ne pouvons pas attendre, car si nous ne parvenons pas à sécuriser le monde en ligne, nous ne pourrons pas protéger l’avenir des filles et du monde qui grandit à l’ère numérique. »

