New Delhi a franchi une étape significative dans ses relations avec l’Afghanistan en accueillant le ministre des Affaires étrangères des talibans, Amir Khan Muttaqi, pour une visite de quatre jours. Cette rencontre, la plus importante en son genre depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021, marque un virage stratégique pour l’Inde, qui privilégie désormais ses intérêts économiques et sécuritaires dans la région.
L’Inde a annoncé son intention de transformer sa mission technique actuelle à Kaboul en une ambassade à part entière, signalant ainsi un passage des discussions discrètes à une relation bilatérale plus formelle. Cette décision intervient après l’autorisation donnée aux talibans de nommer un envoyé officiel et l’ouverture de consulats indiens à Mumbai et Hyderabad à la fin de l’année 2023.
Selon une déclaration commune publiée le 10 octobre, l’approche indienne évolue d’une position axée sur les valeurs républicaines à une logique basée sur les intérêts mutuels. Cette évolution est particulièrement notable par l’absence de mention des droits des femmes, de la protection des minorités ou d’une gouvernance inclusive – des sujets centraux dans les relations antérieures de l’Inde avec les gouvernements afghans soutenus par l’Occident.
L’engagement de l’Inde se concentre principalement sur l’aide humanitaire, les investissements économiques, notamment dans le secteur minier afghan, et la garantie que le territoire afghan ne soit pas utilisé pour des activités terroristes anti-indiennes. Les talibans ont d’ailleurs fermement condamné l’attaque de Pahalgam, dans le Jammu-et-Cachemire, survenue en avril, réaffirmant ainsi leur respect de l’intégrité territoriale de l’Inde.
Cette nouvelle approche s’inscrit dans le contexte de la rivalité géopolitique entre l’Inde et le Pakistan en Afghanistan, un espace stratégique crucial depuis la Guerre froide. New Delhi cherche à contrer l’influence pakistanaise et à sécuriser un accès à l’Asie centrale via le port de Chabahar en Iran, un projet dans lequel l’Inde a massivement investi.
La visite de Muttaqi intervient également à un moment de tensions croissantes entre les talibans et le Pakistan, avec des affrontements militaires récents le 11 octobre le long de la ligne Durand contestée. Ces tensions sont liées au refus des talibans de restreindre les activités du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), un groupe responsable d’attaques terroristes au Pakistan.
Pour l’Inde, un Afghanistan stable et favorable est essentiel à sa politique de connexion avec l’Asie centrale. L’engagement avec les talibans, notamment via des figures comme Amir Khan Muttaqi du bureau politique de Doha, est perçu comme un moyen de dialoguer avec un groupe dont certaines factions ont été accusées de cibler des intérêts indiens en Afghanistan.
Par ailleurs, les développements régionaux récents, tels que l’amélioration des relations entre le Pakistan et le Bangladesh, ainsi que l’accord de défense entre Islamabad et l’Arabie saoudite, influencent également la stratégie indienne en Afghanistan.
