La poésie contemporaine explore des thèmes aussi vastes que la fragilité de la vie, la puissance de la nature et la mémoire des lieux, comme en témoignent les récentes publications d’Ursula K. Le Guin, Thomas A. Clark, Sophie Dumont et Shrikant Verma.
L’œuvre posthume d’Ursula K. Le Guin, So Far So Good, livrée à son éditeur en janvier 2018, une semaine avant sa disparition, interroge la mort et le deuil avec une subtilité troublante. Le recueil, riche en voyages imaginaires et en observations du monde réel, offre des tableaux poignants, comme celui d’Orphée descendant aux enfers, rencontrant Eurydice avec une désinvolture presque nonchalante. Même les plus petites créatures, comme une souris tuée par un chat, reçoivent une âme et une dignité particulière. Le Guin explore également la douleur de la perte maternelle, exprimant parfois une acceptation sereine du cycle naturel, parfois une amère résignation. Dans ses dernières méditations sur le « grand âge », l’espoir et le désespoir se mêlent alors que le corps s’affaiblit, approchant d’une fin où « le fil / se tend / et ils oublient / le filet ».
À l’opposé, le poète Thomas A. Clark, dont la carrière s’étend sur plus de 50 ans, propose dans Thrums une poésie minimaliste, dépouillée des artifices lyriques traditionnels. Son style vise à une pureté de perception, restituant la nature elle-même plutôt que des poèmes sur la nature. L’auteur, presque absent, se fait écho de son environnement, rapportant ses rencontres avec une précision clinique : « sois celui qui / quand la plus légère brise / te traverse / prend note ». Il ne s’agit pas de modeler la matière en une expérience personnelle, mais de laisser le corps absorber son environnement, se dissoudre dans le paysage : « une partie de toi sur les rochers / une partie de toi dans la cotonnière / une partie de toi accrochée au fil de fer / une partie de toi qui s’effiloche ». Clark intègre également des préoccupations environnementales, interrogeant notre indifférence face à la fragilité de la nature : « qui se soucie de la gentiane des dunes / qui se soucie de l’effraie / qui qui qui ? ». En transformant cette question répétée en le cri de l’effraie, il suggère que l’identification à la nature pourrait être une voie vers la préservation.
Sophie Dumont, quant à elle, explore les liens entre l’eau, la mort et l’écriture dans Sculling. Le titre, qui fait référence à la pratique de la navigation en canoë à l’aide de deux rames, évoque également les crânes. Pour Dumont, tenir une rame est comparable à tenir un stylo, et la poésie, comme le kayak, permet de percevoir le monde sous un jour nouveau : « on peut connaître une ville à l’écho de ses ponts ». Le recueil relate également son apprentissage au sein d’un club de canoë, qu’elle décrit comme un « sanctuaire pour les maudits », témoignant de tragédies et de deuils. L’œuvre se déploie ensuite autour de la thématique de l’eau, offrant une cartographie mémorielle du quai d’Exeter, des instructions pour redresser un kayak, des études botaniques des rives et une déclaration universelle des droits des rivières. L’auteure nous rappelle, en filigrane, que l’être humain est composé à 60 % d’eau.
Enfin, Magadh de Shrikant Verma, traduit par Rahul Soni, nous transporte dans les paysages mythiques de l’ancien royaume indien. Ses palais, ses fontaines, ses temples et ses marchés, désormais silencieux ou réduits en poussière, sont hantés par des souvenirs fanés, des esprits malveillants et des revenants. Verma dépeint un monde de cadavres dans un langage épuré, rappelant les poèmes de Heaney sur les tourbières, mais paradoxalement vibrant de vie, de couleur et de pathos. Publié en hindi en 1984, deux ans avant la mort de l’auteur, et présenté pour la première fois en français grâce à la traduction lumineuse de Soni, ce chef-d’œuvre hanté résonne avec une force particulière à notre époque, avec ses images saisissantes de villes pulvérisées par les armées envahissantes : « … il ne reste rien // qu’un tas de décombres / qui de temps en temps / crie / Qui / m’a créé ? »
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