Home MondeUn avion de combat de la France et de l’Allemagne pour 100 milliards d’euros est “coincé” sur la piste

Un avion de combat de la France et de l’Allemagne pour 100 milliards d’euros est “coincé” sur la piste

by Clara Dubois

Publié le 22 novembre 2025 20h30. Malgré un nouvel appel à une Europe de la défense plus forte, la coopération franco-allemande dans ce domaine reste entravée par des rivalités industrielles et des difficultés de mise en œuvre, menaçant des projets clés comme le futur système de combat aérien (FCAS).

  • Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont réaffirmé leur engagement pour une Europe plus autonome, notamment dans le domaine technologique et de la défense.
  • Plusieurs projets de défense franco-allemands, lancés il y a huit ans, ont été abandonnés ou sont confrontés à des retards importants.
  • Le projet FCAS, un programme ambitieux de 100 milliards d’euros (115,2 milliards de dollars), est particulièrement menacé par les tensions entre Dassault Aviation et Airbus.

Les présidents français et allemand ont une fois de plus affiché leur unité cette semaine, en promettant de renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe. Ils ont plaidé pour une réduction des lourdeurs administratives dans le secteur technologique, encouragé les partenariats transfrontaliers – citant en exemple l’alliance entre la start-up française d’intelligence artificielle Mistral AI et le géant allemand SAP SE – et insisté sur la nécessité d’accélérer les projets de défense franco-allemands, notamment le développement d’un nouvel avion de combat. Ces déclarations, rapportées par Bloomberg, interviennent alors que l’Europe cherche à affirmer son indépendance face aux États-Unis et à la Russie.

Cependant, le bilan de la coopération franco-allemande en matière de défense est mitigé. Sur les projets ambitieux annoncés par Emmanuel Macron et sa prédécesseur Angela Merkel ces huit dernières années, plusieurs ont déjà échoué. Deux ont été purement et simplement abandonnés, un a été mis de côté sans calendrier précis, et deux autres – dont le fameux FCAS – sont embourbés dans des querelles internes et des retards considérables. La volonté de réduire la dépendance à l’égard de géants américains comme Amazon.com Inc. n’a pas non plus produit les résultats escomptés, malgré les pressions exercées par Donald Trump et Vladimir Poutine.

Le futur système de combat aérien (FCAS), présenté par Emmanuel Macron comme un symbole de la confiance européenne, est particulièrement scruté. Ce programme colossal, estimé à 100 milliards d’euros (115,2 milliards de dollars), vise à développer un chasseur de sixième génération, un drone et un système de données de combat intégré. Il répond à un besoin urgent : remplacer les avions de chasse Rafale de Dassault Aviation SA et Eurofighter Typhoon, dont la fin de vie est prévue dans les trois prochaines décennies. Selon les analystes de Citigroup Inc., le marché européen représente environ 1 045 appareils. Le FCAS représente également une alternative potentielle au F-35 de Lockheed Martin Corp., perçu par certains comme un symbole de la dépendance européenne à l’égard des États-Unis.

Les difficultés majeures surviennent lorsque les entreprises concurrentes doivent collaborer. Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, et Guillaume Faury, son homologue chez Airbus SA, ont eu des échanges particulièrement vifs, le premier dénonçant une répartition inégale du travail et un manque de compétences du côté allemand. Le succès du Rafale, qui se positionne comme une alternative “souveraine” au F-35 – l’Ukraine envisageant même d’en acquérir une centaine d’exemplaires – ne fait qu’exacerber le sentiment de supériorité français en matière d’équipements militaires éprouvés. Airbus se défend en affirmant que Dassault est libre de quitter le projet, mais, selon Christian Mölling, directeur du groupe de réflexion Edina, les partenariats franco-allemands comme le FCAS se transforment en de véritables “mariages de raison” entre des partenaires aux visions radicalement différentes.

Il est peu probable que la simple volonté politique des dirigeants suffise à résoudre ces problèmes. Si Emmanuel Macron et Friedrich Merz partagent une vision commune, un déséquilibre de pouvoir persiste. Macron est confronté à une crise budgétaire qui menace les futures dépenses de défense et à la possibilité d’une victoire de l’extrême droite aux élections présidentielles de 2027. Bien que Merz ait également ses propres défis, l’argent ne semble pas être un problème : le budget annuel de la défense allemande devrait doubler pour atteindre environ 162 milliards d’euros d’ici quatre ans. Partager la technologie et les ressources financières exige une confiance mutuelle, qui fait cruellement défaut.

Il est peut-être temps de reconnaître que la structure actuelle ne fonctionne pas. Une solution pourrait être d’accepter les désaccords : au lieu de forcer des collaborations artificielles, le projet FCAS pourrait être repensé comme un système de données interopérable, permettant à Dassault de construire son propre avion, domaine dans lequel elle excelle. L’Europe pourrait également revoir la manière dont les contrats sont attribués, en privilégiant les compétences des entreprises plutôt que leur nationalité. Selon Ulrike Franke, chercheuse politique principale au Conseil européen des relations étrangères, tant que les retombées économiques des contrats de défense resteront liées aux intérêts nationaux, les considérations personnelles continueront de primer.

Les enjeux sont considérables. L’échec d’un projet comme le FCAS enverrait un signal désastreux à un moment où les États-Unis utilisent le F-35 pour influencer l’équilibre des forces au Moyen-Orient, et où les incursions de drones se multiplient en Europe. Cela signifierait également rater une nouvelle opportunité de révolutionner la technologie de défense. Mais, comme le soulignent certains, les appels politiques commencent à ressembler à ceux de Peter Pan : fermez les yeux, faites un vœu et vous pourriez voler. Sans un effort plus sérieux pour repenser la structure des partenariats, il faut s’attendre à de nouvelles turbulences.

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