Publié le 21 novembre 2023. L’Europe doit se positionner rapidement dans le domaine émergent des centres de données spatiaux, sous peine de laisser des acteurs américains et chinois dominer une infrastructure numérique essentielle pour l’avenir, alerte l’Institut européen de politique spatiale (ESPI).
- Environ 70 millions d’euros (81 millions de dollars) ont déjà été investis dans des projets liés aux centres de données spatiaux au cours des cinq dernières années.
- Des entreprises comme Starcloud et Lonestar développent des technologies de calcul en orbite, alimentées par l’essor de l’intelligence artificielle.
- L’ESPI recommande à l’Union européenne de lancer une initiative dédiée et de mobiliser ses programmes existants pour soutenir le développement de cette filière.
L’essor de l’intelligence artificielle (IA) et la demande croissante en puissance de calcul poussent les entreprises à explorer de nouvelles frontières, y compris l’espace, pour héberger des centres de données. Selon un rapport publié le 18 novembre par l’ESPI, un groupe de réflexion indépendant, les États-Unis et la Chine sont particulièrement actifs dans ce domaine, avec un investissement privé d’environ 70 millions d’euros (81 millions de dollars) ces cinq dernières années.
Des startups comme Lonestar, basée en Floride et spécialisée dans le stockage de données lunaires, et Starcloud, de Washington, sont à l’avant-garde de cette tendance. Starcloud a récemment déployé son premier petit satellite, Starcloud-1, équipé d’un processeur Nvidia conçu pour exécuter des modèles d’IA en orbite, y compris des variantes du modèle Gemini de Google. Cette mission marque une étape importante dans le développement du calcul orbital.
Cependant, le déploiement à grande échelle de ces centres de données pose des défis techniques considérables. Starcloud et d’autres entreprises nécessitent des infrastructures massives, notamment des kilomètres de panneaux solaires et de radiateurs géants, pour dissiper la chaleur générée par les processeurs, qui peut atteindre des gigawatts. L’ESPI souligne que l’abordabilité des lancements, la gestion thermique et l’assemblage en orbite restent des obstacles majeurs.
Si l’Europe a déjà réalisé des avancées significatives, notamment avec les missions PhiSat de l’ESA dédiées au traitement de l’IA et une étude de faisabilité financée par l’Union européenne, l’ESPI met en garde contre la rapidité avec laquelle les autres acteurs progressent vers des systèmes opérationnels.
La NASA, par exemple, gère plus de deux douzaines de projets d’informatique avancée basés sur l’IA, dont des expériences menées à bord de la Station spatiale internationale pour traiter les données des capteurs directement dans l’espace, évitant ainsi de les renvoyer sur Terre. La Chine, quant à elle, a lancé les 12 premiers satellites de sa future constellation informatique à trois corps, un réseau de 2 800 satellites conçu pour effectuer des calculs complexes dans l’espace et réduire la latence des communications. Ce projet ambitieux vise à créer une infrastructure informatique distribuée en orbite.
Selon les analystes de McKinsey, le marché des centres de données pourrait nécessiter jusqu’à 6,7 billions de dollars d’investissement d’ici 2030, dont 5 200 milliards de dollars seraient consacrés aux charges de travail liées à l’IA, si les tendances actuelles se maintiennent. Ces chiffres illustrent l’ampleur de l’opportunité.
Claude Rousseau, directeur de recherche chez Analysys Mason, souligne que
« Il existe un besoin croissant en orbite de stockage et de traitement dans l’espace pour les opérations in situ, et pour compléter les marchés des centres de données terrestres. »
Il ajoute que
« Compte tenu de la forte demande de connectivité des clients gouvernementaux, il est naturel de lancer des centres de données spatiaux sous diverses formes pour répondre à leurs besoins croissants de souveraineté des opérations, couplés à une utilisation accrue de l’IA et pour renforcer la sécurité des données. »
Elon Musk, fondateur de SpaceX et de la startup d’IA xAI, a déclaré en octobre que la prochaine génération de satellites Starlink (V3) pourrait être transformée en centres de données orbitaux, reliés par des lasers à grande vitesse. Il a affirmé : « SpaceX va le faire ». Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et de Blue Origin, a également prédit que des centres de données à l’échelle du gigawatt seraient déployés dans l’espace dans les 10 à 20 prochaines années. Sa déclaration, faite lors de la conférence Italian Tech Week à Turin, témoigne de l’intérêt croissant des acteurs majeurs du secteur pour le calcul orbital.
L’ESPI avertit que l’Europe risque de devenir dépendante des capacités de calcul orbitales étrangères si elle ne prend pas des mesures rapides et coordonnées. Pour éviter de prendre du retard, le groupe de réflexion recommande à l’Union européenne de lancer une initiative européenne de centres de données spatiaux dans le cadre des projets Horizon Europe Moonshot 2028-2034, d’utiliser les programmes GSTP et ARTES de l’ESA comme bancs d’essai public-privé pour faire mûrir les technologies génériques, et d’établir une feuille de route claire pour le déploiement commercial du calcul orbital.
