Mis à jour le 2 février 2024 à 18h30. La crainte d’une pénurie de pétrole, qui a longtemps hanté les décideurs, cède progressivement la place à un nouveau débat : le moment où la demande mondiale atteindra son apogée, sous l’impulsion de la transition énergétique. Pourtant, des divergences persistent quant à la rapidité de cette évolution.
- L’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit une stabilisation de la demande autour de 102 millions de barils par jour (b/j) d’ici 2030, en supposant des objectifs climatiques ambitieux.
- L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) anticipe une croissance de la demande jusqu’en 2050, avec une consommation atteignant près de 123 millions de b/j.
- Les experts s’accordent sur la difficulté croissante de maintenir l’approvisionnement, les gisements matures s’épuisant rapidement et les nouvelles découvertes étant au plus bas.
L’idée d’un « pic pétrolier », popularisée dans les années 1950 par le géologue M. King Hubbert, évoquait un moment inéluctable où l’extraction du pétrole atteindrait son maximum avant de décliner. Cette perspective suscitait des inquiétudes quant à l’épuisement des ressources et à ses conséquences économiques et géopolitiques. Aujourd’hui, le contexte a changé. Le changement climatique et la montée en puissance des énergies propres modifient la donne, mais ne garantissent pas une transition sans heurts.
La résistance politique à l’abandon des combustibles fossiles, notamment les retards dans l’interdiction des moteurs à combustion et la réduction des subventions aux véhicules électriques, soulève des questions quant à la vitesse réelle de la transition énergétique. Cette incertitude se reflète dans les prévisions des principales organisations du secteur.
L’AIE, basée à Paris et représentant les principaux pays consommateurs, estime dans son rapport Perspectives énergétiques mondiales 2025 que la demande de pétrole se stabilisera autour de 102 millions de b/j d’ici 2030, à condition que les gouvernements atteignent leurs objectifs en matière d’énergie et de climat. Cependant, l’organisation a réintroduit un scénario plus conservateur, basé sur les politiques actuelles et les tendances observables, qui prévoit une demande atteignant 113 millions de b/j en 2050 si les engagements climatiques ne sont pas tenus.
L’OPEP, de son côté, maintient une vision plus optimiste. Son dernier rapport à long terme prévoit une croissance continue de la demande pendant des décennies, sans pic avant 2050, avec une consommation atteignant près de 123 millions de b/j à cette date. Le groupe de producteurs estime qu’une demande robuste justifiera des investissements constants pour garantir des réserves suffisantes.
Malgré ces divergences, l’AIE et l’OPEP partagent une préoccupation commune : l’approvisionnement en pétrole devient de plus en plus difficile à maintenir. L’AIE souligne que la production des gisements existants diminue d’environ 8 % par an sans investissements continus, et qu’une quantité importante de nouvelles découvertes est nécessaire pour compenser ce déclin. Les nouvelles découvertes sont, en réalité, à leur plus bas historique.
Selon le physicien Antonio Turiel, chercheur sur le pic pétrolier au CSIC, la révolution du schiste bitumineux aux États-Unis, qui a stimulé la production hors OPEP, approche de son terme. Les meilleurs sites de forage du bassin permien, au Texas et au Nouveau-Mexique, sont déjà exploités et le rythme de déclin s’accélère.
« Après 15 années intenses, nous arrivons au bout du chemin de la fracturation. Nous pouvons maintenir le mirage pendant encore un an ou deux, mais le déclin sera alors incroyablement rapide. »
Antonio Turiel, physicien et chercheur au CSIC
Turiel estime que le monde se rapproche d’un pic pétrolier plus tôt que ne le prévoient la plupart des agences, soulignant que 80 % des gisements pétroliers ont déjà dépassé leur production maximale. Il met en garde contre une dépendance excessive aux grands gisements supergéants vieillissants, dont la phase de déclin rapide est imminente.
« Nous commencerons très probablement à assister à de fortes baisses annuelles – environ 5 % – avant même 2030. Par la suite, on peut s’attendre à une réduction du volume total extrait chaque année d’environ 50 % d’ici 20 ans. »
Antonio Turiel, physicien et chercheur au CSIC
Il souligne que, entre 2020 et 2025, seules 3 milliards de barils de pétrole ont été découverts en moyenne, soit douze fois moins que la consommation mondiale. Selon Turiel, un pic de production pourrait survenir dès 2027, voire plus tôt en cas de tensions géopolitiques.
Franziska Holz, directrice adjointe du domaine de l’énergie, des transports et de l’environnement au DIW Berlin, considère que le retour du scénario conservateur de l’AIE est un signal positif, indiquant que le monde n’est pas sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs climatiques et qu’il ne remplace pas suffisamment rapidement les combustibles fossiles.
« Les Américains n’avaient probablement pas eu cette intention »
Franziska Holz, directrice adjointe au DIW Berlin
La situation actuelle rappelle un scénario de « statu quo », où la demande de pétrole pourrait continuer à croître si les engagements climatiques ne sont pas respectés, rendant l’offre de plus en plus dépendante des pays de l’OPEP au Moyen-Orient, tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Irak.
À lire aussi
