Une transition globale vers l’agriculture biologique pourrait potentiellement séquestrer des quantités massives de carbone, voire inverser la trajectoire actuelle des émissions de gaz à effet de serre, selon une nouvelle analyse. Un médecin et chercheur américain estime que les modèles climatiques actuels négligent un facteur crucial : le potentiel régénérateur d’une agriculture durable.
David K. Cundiff, motivé par les préoccupations concernant l’avenir de ses six petits-enfants, a étudié en profondeur les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il a constaté un manque de prise en compte de la conversion mondiale vers des pratiques agricoles entièrement biologiques dans les projections climatiques. Ses recherches, publiées dans la revue SSRN en 2024, suggèrent qu’une telle transition pourrait réduire les émissions nettes de gaz à effet de serre de près de 98 % entre 2031 et 2100.
Selon son modèle, l’humanité se trouve face à un choix radical : l’extinction ou la réalisation des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU à travers le développement d’écovillages et une migration vers des modes de vie plus durables. Il souligne que les scénarios d’atténuation les plus optimistes du GIEC continuent de s’appuyer sur une « agriculture intelligente face au climat », qui maintient l’utilisation d’engrais synthétiques, de pesticides et de semences génétiquement modifiées.
L’étude de Cundiff explore une voie alternative : la conversion de 5 milliards d’hectares de terres agricoles vers des pratiques biologiques, combinée à un doublement du cheptel pour fournir une fertilisation naturelle. Les résultats, publiés dans la revue médicale Curéus en 2023, indiquent une séquestration nette de 24,1 gigatonnes (Gt) d’équivalent CO2 par an. Ce chiffre représente un changement majeur par rapport aux 11,9 GtCO2-eq par an d’émissions liées à l’agriculture et à l’utilisation des terres (AFOLU) enregistrées entre 2010 et 2019, soit environ 22 % des émissions mondiales totales estimées à 57,5 GtCO2-eq en 2025.
Cundiff s’appuie sur les travaux de John Jeavons et de l’organisation Ecology Action, qui ont démontré pendant plus de cinq décennies la capacité des méthodes d’agriculture biointensive à produire des rendements élevés tout en améliorant la fertilité des sols et en réduisant considérablement la consommation d’eau (jusqu’à 88 %), d’énergie (jusqu’à 99 %) et d’intrants chimiques. L’agriculture biointensive pourrait également permettre de cultiver sur des surfaces réduites (au moins 50 % de moins) et d’augmenter les rendements de deux à six fois après la maturation du sol.
Bien que ces résultats soient prometteurs, Cundiff souligne la nécessité de réplications à grande échelle et indépendantes. Il a donc utilisé une approche prudente dans ses modélisations, considérant les performances biointensives comme un scénario de limite supérieure. Ses propres expériences à la Ferme communautaire de Summertown, dans le Tennessee, ont contribué à affiner ses modèles comparatifs.
Pour atteindre ces objectifs, Cundiff insiste sur l’importance de développer des infrastructures d’écovillages pour fermer les cycles des nutriments et de l’énergie. Il estime que la production locale, l’utilisation d’outils manuels, les énergies renouvelables et le recyclage des déchets pourraient éliminer les 8,5 GtCO2-eq par an d’émissions liées au transport des aliments et à la fabrication des engrais.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) soutenait fermement l’agriculture biologique en 2007, soulignant son potentiel à améliorer les rendements, les revenus et la résilience des petits exploitants agricoles. Cependant, suite à la crise alimentaire mondiale de 2008-2009, la FAO a introduit le concept d’« agriculture intelligente face au climat » (AIC) en 2010, qui reste neutre quant à l’utilisation d’intrants chimiques et d’OGM.
Cundiff critique également le fait que de nombreuses organisations de conservation autorisent l’utilisation de produits chimiques et d’OGM sur les terres qu’elles gèrent. Il prend l’exemple de Point Reyes National Seashore, en Californie, où un règlement juridique menace de mettre fin à l’élevage commercial biologique, au profit d’un réensauvagement qui, selon lui, ne maximiserait pas la séquestration du carbone. Il propose de transformer Point Reyes en un projet pilote d’écovillage, combinant agriculture biointensive, énergies renouvelables et recherche écologique.
En conclusion, Cundiff estime que si environ la moitié de la population mondiale bénéficiait d’infrastructures d’écovillages sur 5 milliards d’hectares de terres régénérables, la séquestration nette de carbone pourrait atteindre 60 GtCO2-eq par an, contribuant ainsi à réduire considérablement les émissions mondiales de gaz à effet de serre et à créer un avenir plus durable.
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