Publié le 29 décembre 2025 à 00h02. Un réseau de passeurs turcs de plus en plus organisé facilite l’entrée illégale de migrants aux États-Unis via le Canada et le Mexique, exploitant les failles aux frontières et utilisant des technologies de communication modernes, comme le révèle une enquête récente.
- Un ressortissant turc a plaidé coupable de trafic de migrants et a révélé l’implication de réseaux transnationaux.
- Les autorités américaines constatent une augmentation significative du nombre de ressortissants turcs entrant illégalement aux États-Unis ces dernières années.
- Malgré des arrestations en Turquie, les efforts pour démanteler ces réseaux semblent peu efficaces.
Les autorités américaines ont mis au jour un réseau sophistiqué de passeurs turcs, spécialisés dans l’acheminement de migrants vers les États-Unis via des itinéraires complexes passant par le Canada et le Mexique. L’affaire a été révélée suite à l’arrestation de Serkan Gökce, un ressortissant turc qui a reconnu sa culpabilité en matière de trafic de migrants devant un tribunal fédéral américain.
Selon l’acte d’accusation, Gökce agissait comme chauffeur pour récupérer des migrants après leur passage illégal de la frontière canadienne, dans l’État de New York. Le 18 avril 2025, des agents de la patrouille frontalière ont repéré un groupe de personnes marchant dans les bois près de Mooers Forks, un point de passage connu pour les activités de contrebande. Trois ressortissants turcs ont été appréhendés et ont admis être entrés illégalement sur le territoire américain. Peu après, Gökce a été interpellé alors qu’il attendait les migrants, son itinéraire contredisant ses déclarations initiales.
L’enquête a révélé que les migrants utilisaient l’application de messagerie WhatsApp pour partager leurs coordonnées GPS en temps réel avec Gökce, facilitant ainsi leur rencontre. Un autre individu, identifié comme TY et basé au Canada, jouait un rôle de coordinateur, organisant les passages de frontières et demandant aux migrants de rechercher une Honda Civic – le véhicule conduit par Gökce.
Les trois migrants appréhendés avec Gökce n’en étaient pas à leur première tentative d’entrée illégale aux États-Unis. Les dossiers de la Sécurité intérieure américaine indiquent que deux d’entre eux avaient déjà été arrêtés après avoir traversé la frontière mexicaine en 2023, tandis qu’un troisième avait été interpellé à El Paso, au Texas, avant de se rendre au Canada pour tenter un nouveau passage.
L’un des migrants, identifié sous le pseudonyme DC, a déclaré avoir versé 1 500 $ à TY au Canada et s’être engagé à payer 1 500 $ supplémentaires à Gökce une fois arrivé à destination. Il a expliqué avoir quitté les États-Unis après une entrée illégale antérieure, s’être installé au Canada, puis avoir cherché à revenir aux États-Unis via ce réseau de passeurs.
Ce schéma correspond à une tendance observée par les autorités américaines depuis 2023 : une augmentation du nombre de ressortissants turcs recourant à des réseaux de passeurs bien organisés pour traverser la frontière américano-canadienne ou la frontière mexicaine. Les données des douanes et de la protection des frontières des États-Unis montrent que les rencontres avec des ressortissants turcs à la frontière ont atteint 18 986 au cours de l’exercice 2023 (d’octobre 2022 à septembre 2023), avant de diminuer à 13 311 en 2024 et à 5 192 en 2025. Site web des douanes et de la protection des frontières des États-Unis.
L’affaire Gökce, signée par le juge Gary L. Favro et jurée par l’agent de la patrouille frontalière Chase D. Beatty, offre un aperçu rare du fonctionnement de ces réseaux de contrebande, qui disposent de centres logistiques au Mexique, au Canada et en Turquie. Gökce, qui avait déjà été arrêté illégalement à El Paso en 2022, risque une peine de prison importante.
Parallèlement, les efforts déployés par les autorités turques pour lutter contre les passeurs de migrants semblent avoir peu d’impact. Le ministre de l’Intérieur Ali Yerlikaya a annoncé l’arrestation de 3 627 passeurs en 2025 et de 3 924 en 2024, mais les condamnations restent rares et le système judiciaire peine à démanteler les réseaux criminels. Ministère turc de l’Intérieur.
Selon les données du ministère de la Justice turc, 26 314 poursuites liées au trafic de migrants et d’êtres humains étaient en cours dans tout le pays fin 2025, impliquant 45 976 suspects. Plus de 700 condamnations ont été annulées par la Cour suprême d’appel la même année, fragilisant davantage la réponse judiciaire.
Ces chiffres soulignent un échec systémique de la politique turque en matière de lutte contre le trafic de migrants, malgré un nombre élevé d’arrestations et de poursuites. Les réseaux de passeurs continuent d’opérer en quasi-impunité, exploitant l’instabilité politique et économique en Turquie et les failles aux frontières américaines.
