Publié le 28 décembre 2025 18:02:00. Les savants de l’Antiquité, souvent considérés comme dépassés, nous offrent des leçons étonnamment pertinentes pour déjouer la désinformation et penser de manière critique à l’ère numérique.
- Dès l’Antiquité, l’importance de l’observation et de la collecte de données avant de tirer des conclusions était soulignée.
- L’esprit critique et l’analyse des affirmations d’autrui, même celles provenant de sources réputées, étaient encouragés.
- Reconnaître les limites de ses connaissances et admettre l’incertitude étaient considérés comme des qualités scientifiques essentielles.
Il est tentant de rejeter les idées des scientifiques du passé. Qui se souvient aujourd’hui que Thalès de Milet, souvent présenté comme le premier scientifique occidental, pensait que la Terre reposait sur l’eau ? Ou que Pline l’Ancien recommandait des remèdes aussi étranges que des entrailles, des cerveaux de poulet et des souris sectionnées pour soigner les morsures de serpent ? Même Aristarque de Samos, le seul penseur grec ancien à avoir envisagé un système héliocentrique – la Terre tournant autour du Soleil – fut largement ignoré par ses contemporains.
Pourtant, ces conceptions, si éloignées des nôtres, ne doivent pas nous faire oublier la pertinence des réflexions antiques. Il y a 2 500 ans, les penseurs étaient déjà confrontés à des défis similaires aux nôtres, exacerbés aujourd’hui par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle (IA) : comment distinguer le vrai du faux, comment évaluer la fiabilité des informations.
Voici cinq enseignements tirés de la science grecque et romaine antique, qui résonnent particulièrement fort face à la prolifération de la désinformation dans le monde moderne.
1. Privilégier l’observation
Presque tous les textes scientifiques de l’Antiquité insistent sur la nécessité d’observer et de collecter des données avant de formuler un jugement. Marcus Manilius, dans son ouvrage d’astronomie du Ier siècle de notre ère, explique que ses prédécesseurs ont progressé grâce à des observations minutieuses et prolongées. Il écrit :
« Ils ont scruté l’aspect de tout le ciel nocturne et observé chaque étoile revenir à sa place initiale […] en répétant cette démarche, ils ont affiné leurs connaissances. »
Marcus Manilius, astronome romain
Selon Manilius, les astronomes de l’Antiquité se fiaient à leurs observations et accumulaient des preuves avant de tirer des conclusions. Ils encourageaient leurs lecteurs à faire de même, en se méfiant de toute affirmation non étayée par des données concrètes.
2. Cultiver l’esprit critique
Les scientifiques de l’Antiquité exhortaient leurs lecteurs à faire preuve d’esprit critique, à analyser les affirmations d’autrui avec discernement. Un texte anonyme, intitulé L’Etna, qui traite de la volcanologie, met en garde contre deux sources potentielles de désinformation : les autres auteurs et les autres individus.
Que ces derniers agissent de mauvaise foi ou soient simplement mal informés, l’auteur de L’Etna nous invite à examiner attentivement leurs dires et à vérifier leur cohérence avec les preuves issues de nos sens et de notre ratio (le terme latin désignant la faculté de raisonnement).
Les savants de l’Antiquité nous incitent donc à analyser de manière critique les informations que nous recevons, car même les sources bien intentionnées peuvent se tromper. Des auteurs comme celui de L’Etna souhaitent nous encourager à la réflexion avant d’accepter les affirmations d’autrui.
3. Reconnaître ses limites
Une autre compétence valorisée par les scientifiques de l’Antiquité est la reconnaissance de nos propres limites. Même les plus éminents savants grecs et romains admettaient souvent qu’ils n’avaient pas toutes les réponses. Le philosophe romain Lucrèce, dans son ouvrage De la nature des choses, propose ainsi trois explications possibles pour les éclipses solaires :
- La Lune passant devant le Soleil
- Un autre corps opaque se plaçant entre le Soleil et la Terre
- Une diminution temporaire de la lumière solaire pour une raison inconnue
Lucrèce explique qu’il ne peut déterminer laquelle de ces hypothèses est la plus probable sans preuves supplémentaires. Il ajoute qu’il serait « non scientifique » d’éliminer l’une d’entre elles simplement pour paraître plus sûr de son jugement.
Ces multiples explications peuvent nous sembler insatisfaisantes, car elles rendent les théories des scientifiques anciens moins précises. Cependant, des auteurs comme Lucrèce méritent d’être salués pour leur honnêteté intellectuelle et leur capacité à admettre leur ignorance. Les savants grecs et romains savaient que ceux qui prétendent n’avoir aucun doute peuvent être particulièrement persuasifs, mais qu’une source qui reconnaît ses limites peut en réalité être plus fiable.
4. La science est intrinsèquement liée à la culture
Un ancien texte médical de l’école d’Hippocrate, intitulé Sur la maladie sacrée, cherchait à expliquer les causes de l’épilepsie. Contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, l’auteur affirme avec force qu’il n’y a rien de « sacré » dans l’épilepsie ou dans toute autre maladie, et s’efforce d’en découvrir les causes physiques.
Les médecins de la Grèce antique étaient divisés sur les causes des maladies et sur leur caractère surnaturel ou non. Un patient pouvait recevoir des réponses et des conseils très différents selon le point de vue du praticien consulté.
Les penseurs de l’Antiquité comprenaient que la science n’est pas isolée de la culture, et que les croyances et les valeurs d’un individu influencent les informations qu’il présente comme « factuelles » ou « véridiques ». Les scientifiques grecs et romains nous rappellent cette évidence, car ils souhaitent que nous réfléchissions à l’origine des informations que nous recevons.
5. La science est accessible à tous
L’astronome romain Manilius souligne que le seul prérequis pour étudier les sciences est « un esprit réceptif ». En d’autres termes, la capacité d’acquérir de nouvelles connaissances dépend avant tout de l’intérêt et de la volonté d’apprendre, plutôt que de dons innés. L’auteur anonyme d’L’Etna affirme également que « la science n’est pas le domaine du génie. »
Les scientifiques de l’Antiquité reconnaissaient l’importance de s’en remettre aux spécialistes et d’écouter les conseils des experts. Cependant, ils souhaitaient également que leurs lecteurs comprennent comment les scientifiques acquièrent leurs connaissances et comment les faits scientifiques peuvent être vérifiés.
Ces leçons, acquises au prix de nombreuses erreurs, ont contribué à poser les fondations de la connaissance scientifique moderne – et elles peuvent encore nous aider à naviguer dans un monde où la vérité est aussi insaisissable qu’elle l’était pour les Grecs et les Romains de l’Antiquité.
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