Kaboul, Afghanistan – Alors que les autorités talibanes durcissent leur contrôle sur l’accès à Internet en Afghanistan, un paradoxe émerge : l’accueil favorable réservé à une vague d’influenceurs occidentaux, perçus comme un moyen de polir l’image du régime sur la scène internationale.
Ces dernières semaines, un afflux inhabituel de vidéastes et d’influenceurs a envahi l’Afghanistan, documentant leurs voyages sur des plateformes comme YouTube, Instagram et TikTok. Une simple recherche avec le hashtag « Afghanistan » ou des termes tels que « voyage en Afghanistan » révèle l’ampleur du phénomène. Ces créateurs de contenu présentent souvent une vision idéalisée du pays, mettant en avant des paysages grandioses, des cérémonies locales et même des démonstrations d’armes.
Selon les experts, cette stratégie s’inscrit dans une volonté des talibans de contourner l’isolement diplomatique qui pèse sur eux depuis leur retour au pouvoir en 2021. Le régime n’ayant pas obtenu de reconnaissance formelle à l’échelle internationale, à l’exception de la Russie, il cherche à influencer l’opinion publique par des moyens alternatifs.
« C’est un moyen pour eux de blanchir leur image sans passer par les canaux diplomatiques classiques », explique Ahmad Fahim Abdullatif, docteur en science politique au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po. « Ils n’ont pas les moyens de faire du lobbying ou de la diplomatie, donc utiliser ces influenceurs est dans leur intérêt. »
Adam Baczko, politologue au CNRS et auteur de La guerre par le droit. Les tribunaux Taliban en Afghanistan, souligne également le manque d’informations fiables sur la situation en Afghanistan, en raison du peu d’accès accordé aux journalistes et aux chercheurs occidentaux. « L’isolement politique du pays crée une opportunité pour le régime : il suffit de laisser venir des gens, ils raconteront des choses plus positives que le récit dominant », affirme-t-il.
Les voyages de ces influenceurs semblent être soigneusement orchestrés par les autorités talibanes, avec des lieux, des événements et des rencontres pré-sélectionnés. « Les influenceurs qui viennent en Afghanistan ne sont pas toujours très scrupuleux ou moralement rigoureux », observe Ahmad Fahim Abdullatif. « Ils réagissent de manière très naïve aux représentations orientalistes de l’Afghanistan. Leur discours, c’est : ‘L’Afghanistan est mal représenté par l’Occident, moi je vais vous montrer le vrai visage du pays’. »
Cette stratégie rappelle celle utilisée par le régime syrien de Bachar el-Assad, qui organisait des voyages pour des observateurs étrangers afin de présenter une image favorable de la situation dans le pays. La revue anglophone The Diplomat s’interroge d’ailleurs sur cette contradiction : pourquoi restreindre les médias locaux tout en utilisant les mêmes plateformes pour la propagande internationale ?
Nasratullah Taban, journaliste afghan indépendant, souligne dans The Diplomat que cette approche est particulièrement cynique, car elle contraste avec la répression dont sont victimes les femmes afghanes qui tentent de faire entendre leur voix sur les réseaux sociaux. « Ces outils sont utilisés pour renforcer le régime et ses discours, tandis que les talibans restreignent à leur tour l’utilisation de ces mêmes plateformes par les femmes afghanes, empêchant ainsi la diffusion de leurs histoires », analyse-t-il.
« Les Talibans instruisent leurs forces de sécurité à bien traiter les Occidentaux. À les protéger, à être à leur service, parce que ça fait de la publicité. Mais si vous êtes une femme afghane qui manifeste, alors là, ce n’est pas le ‘bon Afghanistan’. Vous allez être torturée, tuée ou emprisonnée », rappelle Ahmad Fahim Abdullatif.
Contacté par email, le Ministère de l’Information et de la Culture afghan n’a pas répondu aux sollicitations de nos journalistes, ce qui souligne l’isolement politico-diplomatique du pays et la difficulté d’obtenir des informations fiables. Adam Baczko conclut : « On manque cruellement d’informations fiables. En l’absence de données, on vit d’un mélange de rumeurs et de stéréotypes appliqués au pays. La vraie réponse au régime taliban, c’est un discours établi sur des faits, porté par des correspondants et des chercheurs qui travaillent sur le long terme. »
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