Publié le 21 novembre 2025 à 09h16. Comment comprendre les motivations des architectes du nazisme ? Le psychologue américain Gustave M. Gilbert a tenté de percer les secrets de l’esprit des criminels de guerre lors du procès de Nuremberg en 1945.
Fin septembre 1946, Hermann Göring attendait son verdict dans sa cellule de la prison attenant au Palais de Justice de Nuremberg. L’ancien maréchal du Reich, ministre de l’Aviation et bras droit d’Hitler savait qu’il serait jugé, avec 20 autres hauts dignitaires nazis, par le Tribunal militaire international à partir du 1er octobre.
Ce soir-là, comme à de nombreuses reprises ces derniers mois, Göring reçut la visite du Dr Gustave M. Gilbert, un psychologue et interprète américain de 35 ans. Pendant dix mois, à compter du premier jour du procès, le 20 novembre 1945, Gilbert avait observé les accusés, les avait soumis à des tests psychologiques et avait longuement conversé avec eux : Rudolf Hess, Joachim von Ribbentrop, Albert Speer, Karl Dönitz, Alfred Jodl, Wilhelm Keitel, Julius Streicher et Hans Frank, entre autres.
Gilbert, germanophone, avait un accès quasi illimité aux prisonniers. « Gilbert avait un accès direct aux accusés par la langue. Il pouvait leur parler sans filtre – et c’était un énorme avantage », explique l’historien Philipp Rauh de l’Institut d’histoire et d’éthique de la médecine de l’Université technique de Munich.
« La bonne personne au bon endroit »
Peu de personnes ont eu l’opportunité de sonder aussi profondément l’esprit de ces hommes que Gustave M. Gilbert. Né à New York en 1911 d’immigrants juifs autrichiens, il étudia d’abord l’allemand, puis la psychologie, obtenant son doctorat à l’Université de Columbia en 1939.
Ses compétences linguistiques et son expertise psychologique le conduisirent à intégrer les services secrets américains en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. À Nuremberg, il devait initialement remplacer l’interprète du commandant de la prison, mais il fut également désigné psychologue légiste pour toute la durée du procès – un choix judicieux, selon l’historien Alexander Korb, ancien directeur des mémoires « Procès de Nuremberg » : « Il avait une formation de haut niveau, était très compétent, jeune, multilingue et donc la bonne personne au bon endroit. »
Un échange incroyablement honnête
Pour ne pas intimider ses interlocuteurs, Gilbert s’abstenait de prendre des notes pendant les entretiens, préférant rédiger des comptes rendus de mémoire. Sa méthode reposait sur une conversation simple et informelle.
Comme le révèle son « Journal de Nuremberg », les prisonniers se confiaient souvent à lui avec une sincérité surprenante, abandonnant les justifications politiques, la banalisation et les propos cyniques ou résignés qu’ils affichaient en public.
Comment des nationaux-socialistes convaincus ont-ils pu s’ouvrir à un homme comme Gustave M. Gilbert ? L’historien Alexander Korb y voit un facteur lié aux conditions de détention : isolement dans de petites cellules froides, interdiction de communiquer avec les autres prisonniers, sauf pendant les repas et les courtes pauses. Les accusés étaient heureux de pouvoir parler à quelqu’un.
Selon Alexander Korb, cette ouverture était toutefois à double tranchant : « Les psychiatres ont tout rapporté, tout noté, tout raconté au tribunal. Ce n’étaient pas des amis des accusés. »
Une sombre psychopathologie
Gilbert soumit également les accusés aux tests et examens psychologiques courants à l’époque. Les tests de quotient intellectuel révélèrent que presque tous avaient des scores supérieurs à la moyenne. Gilbert avait donc affaire à des individus très intelligents, conscients de leurs actes.
« Cela contredisait l’image d’une élite nazie stupide et folle, et cela a suscité l’étonnement », souligne l’historien Philipp Rauh. Les tests de Rorschach, basés sur l’interprétation de taches d’encre, suggérèrent que la plupart des accusés souffraient de troubles de la personnalité plus ou moins prononcés. Cependant, cette méthode d’analyse était subjective et n’a pas toujours résisté à l’examen scientifique ultérieur.
Gilbert considérait que les nationaux-socialistes n’étaient pas malades mentaux, mais qu’ils présentaient une forme particulière de psychopathologie, particulièrement sombre, encouragée par l’État nazi.
Gilbert continua à rendre visite aux prisonniers même après l’annonce du verdict : douze condamnations à mort, sept peines de prison allant de dix ans à la perpétuité, trois acquittements. Le secrétaire d’Hitler, Martin Bormann, fut condamné à mort par contumace. Hermann Göring évita l’exécution en se suicidant avec du poison.
Des rapports également sur le procès Eichmann
Après le procès de Nuremberg, Gilbert retourna aux États-Unis et publia ses notes dans le « Journal de Nuremberg » en 1947. Il continua à étudier la psychologie des auteurs du nazisme. Lorsqu’Adolf Eichmann fut jugé à Jérusalem en 1961, Gilbert présenta au tribunal ses conclusions tirées de Nuremberg.
Tout au long de sa vie, Gustave M. Gilbert resta un expert reconnu en matière de psychologie des dictateurs et des régimes totalitaires. Il décéda à New York en 1977.
Pour en savoir plus sur ce sujet, écoutez le podcast « Le procès de Nuremberg – Les auteurs et leur psychologue » sur « Alles Geschichte » dans la bibliothèque audio ARD et regardez le docudrame « Nuremberg 45 – Face au mal » dans la médiathèque ARD.
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