Marc Tobler, agriculteur et ancien conseiller bernois, verra sa vie basculer le 1er janvier 2026 : son village de Moutier, et donc sa ferme, rejoindront le canton du Jura, une décision qu’il a combattue pendant des décennies. Pour cet homme profondément enraciné dans le canton de Berne, l’approche de cette date est vécue comme une perte irréparable.
À quelques jours de Noël, Marc Tobler, 65 ans, poursuit ses tournées de livraison d’engrais et de minéraux alimentaires à travers les fermes du Jura bernois. Chaque calendrier accroché dans les étables lui rappelle l’inéluctable : 2026. « Ça touche la vie, c’est brutalement ‘la lande viennoise’ », confie-t-il, la voix empreinte de tristesse.
Sa ferme, située sur le Münsterberg, au-dessus de Moutier, se trouve à quelques centaines de mètres de la frontière cantonale. Dès le 1er janvier, cette frontière se déplacera, englobant son exploitation dans le canton du Jura, suite à un vote populaire. Tobler a consacré vingt ans à siéger au conseil municipal de Moutier et dix ans au Grand Conseil bernois à lutter contre ce changement. Il quittera le parlement cantonal après la session d’hiver, un conseiller bernois ne pouvant plus siéger s’il réside dans le canton du Jura.
« C’est une catastrophe, c’est triste comme l’enfer », déplore-t-il. Le sujet est omniprésent, que ce soit lors des conversations avec ses collègues, dans les courriers du canton du Jura qui lui parviennent, ou simplement lorsqu’il contemple le drapeau bernois flottant devant sa maison. Il redoute que la vie dans le canton du Jura, financièrement fragile, devienne plus chère, avec des taxes et des péages plus élevés.
Tobler est convaincu que les partisans du changement de canton, les « Projurassiens », ont réussi à mobiliser les jeunes avec des promesses alléchantes. « Il est plus facile de convaincre les jeunes avec des rêves et des promesses. C’est plus difficile de défendre ce qu’on a que de vanter ce qu’on pourrait avoir », explique-t-il, craignant que l’attachement aux valeurs traditionnelles soit perçu comme un signe d’archaïsme.
Son fils, Pascal, a anticipé ce changement en achetant une ferme plus grande à Grandval il y a deux ans, à seulement dix minutes de là, mais restant dans le canton de Berne. Marc Tobler insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un reproche à son fils.
Ce qui l’inquiète le plus, c’est la fracture qui se creuse entre les mentalités. Il craint que Moutier ne souffre de ce changement, que des habitants soient contraints de partir face à la hausse du coût de la vie. Il redoute le jour où, en sortant de sa ferme, la terre qui l’a vu naître, grandir et élever ses trois enfants lui apparaîtra soudainement étrangère, où il aura perdu, du jour au lendemain, un morceau de son identité : la Suisse, Moutier, Hof, dans cet ordre.
Les Projurassiens, chantent « Du lac de Bienne aux portes de la France » dans leur hymne, la « Nouvelle Rauracienne ». Tobler, lui, reste persuadé qu’ils sont les vrais perdants, du moins sur le plan rationnel, et non émotionnel comme ceux qui restent fidèles à Berne.
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