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[Chronique]Le dilemme du Japon : refuser d’être asiatique (1) | Joongang Ilbo | JoongAng Ilbo

by Clara Dubois

Publié le 26 décembre 2025 à 15h07. Une question simple, « le Japon fait-il partie de l’Asie ? », révèle un malaise profond dans l’identité nationale japonaise, forgée sur une volonté de distinction par rapport à son continent d’origine.

Pour la plupart des gens, l’idée que le Japon soit situé en Asie semble évidente. Pourtant, interroger les Japonais sur cette appartenance géographique soulève des hésitations persistantes. Cette ambivalence ne contredit pas la réalité géographique, mais témoigne d’une rupture psychologique et émotionnelle collective, enracinée dans l’histoire moderne du pays.

Cette rupture s’est manifestée dès le XIXe siècle avec l’ambition affichée de « quitter l’Asie et d’entrer en Europe ». La société japonaise moderne s’est construite sur une différenciation par rapport à une Asie perçue comme arriérée, et une identification aux valeurs de l’Occident considéré comme progressiste.

L’expression « pays proche et lointain » illustre bien cette complexité. Elle désigne un pays voisin géographiquement, mais distant culturellement et émotionnellement. Son origine remonte aux écrits de Yukichi Fukuzawa, figure intellectuelle influente de l’ère Meiji. Fukuzawa plaidait pour que le Japon se détourne des influences chinoises et coréennes, qu’il considérait comme des « mauvais amis », et s’aligne sur la civilisation occidentale. À l’époque, des articles de journaux tels que le Jiji Shimpo, en novembre 1884, affirmaient sans conteste que « le Japon ne doit pas être une nation orientale ».

Cette idée de « dés-asiatisation » s’inscrivait dans un contexte mondial marqué par la vision dichotomique de l’impérialisme occidental : « civilisation » contre « barbarie ». Elle visait à éloigner le Japon de l’image d’un continent perçu comme stagnant et réfractaire aux réformes, et à le présenter comme une exception, capable de rivaliser avec les puissances occidentales. Tant que le Japon était considéré comme faisant partie de l’Asie, il restait potentiellement vulnérable à la colonisation.

Il est important de noter que le terme « Asie » lui-même est une construction européenne. Les Grecs anciens désignaient « l’endroit où le soleil se lève » et « l’est » sous le nom d’« Asu », d’où est dérivé le terme « Asie ». Aux XVIIIe et XIXe siècles, l’Europe a utilisé ce terme pour se définir par opposition à « l’Orient », créant ainsi une entité géographique et culturelle artificielle, basée sur ses propres critères et valeurs, et justifiant un contrôle politique, économique et culturel sur les populations non occidentales.

La perception par les Japonais de leur propre succès dans la modernisation a renforcé cette volonté de se distinguer de l’Asie et de forger une identité unique. Le système de trois divisions de l’histoire – histoire occidentale, histoire orientale et histoire japonaise – développé à la fin du XIXe siècle, est un exemple de cette construction identitaire. Il permettait au Japon d’échapper à la contradiction d’affirmer le retard de l’Asie tout en en faisant partie.

Cette stratégie consistait à imaginer une structure trilatérale plaçant l’Asie au centre, l’Europe à l’ouest et le Japon à l’est, lui permettant ainsi d’affirmer son progrès par rapport à l’Asie et son égalité avec l’Occident. Comme pour les Européens, l’Asie servait de contrepoint, un monde extérieur caractérisé par des traditions obsolètes, définissant ainsi l’identité japonaise moderne. L’Asie était un espace arriéré qui confirmait la propre modernité du Japon.

Construire son identité en niant l’altérité – « nous sommes différents, donc nous ne sommes pas eux » – est une pratique universelle. Plus les différences culturelles sont marquées, plus les frontières identitaires se renforcent, souvent par une exagération, voire une fabrication, de ces différences. Le Japon, après ses victoires contre la Chine et la Russie et son ascension au rang de grande puissance, n’a pas souffert d’un malaise face à cette perception de lui-même comme une « Occident à l’Est » ou un « Blanc en Asie ».

Le dilemme du Japon : refuser d’être asiatique (2)

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