Yémen : une escalade des tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis menace de faire basculer le pays dans un nouveau cycle de violence. Des affrontements directs entre forces rivales, soutenues respectivement par Riyad et Abou Dhabi, ont éclaté dans le sud du Yémen, révélant une fracture profonde au sein de la coalition censée soutenir le gouvernement yéménite.
La crise actuelle a été déclenchée le 2 décembre par une offensive menée par le Conseil de transition du Sud (STC), un groupe séparatiste émirati, dans l’est du Yémen. Le STC a rapidement pris le contrôle de territoires détenus par les forces gouvernementales, notamment la province pétrolière d’Hadramawt, frontalière avec l’Arabie saoudite. Le STC justifie cette offensive par la nécessité de « restaurer la stabilité » dans le sud du pays.
En réponse, l’Arabie saoudite a accusé les Émirats arabes unis de soutenir activement le STC et de menacer sa sécurité nationale. Riyad a appelé à une « conférence globale » à Riyad pour réunir toutes les factions du sud et trouver des « solutions justes » à leurs revendications. Le gouvernement yéménite a également lancé une invitation à des pourparlers.
La situation s’est aggravée vendredi avec des frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre des positions du STC, notamment un camp militaire à Hadramawt, où sept personnes ont été tuées. Des frappes aériennes avaient déjà visé mardi le port de Mukalla, où la coalition a accusé les Émirats arabes unis d’avoir livré du matériel militaire aux séparatistes. Abou Dhabi a nié ces allégations, affirmant que le fret ne contenait pas d’armes.
Suite à ces frappes, le chef du Conseil présidentiel de leadership (PLC) yéménite, Rashad al-Alimi, a annoncé l’annulation d’un traité de défense commune avec les Émirats arabes unis et a ordonné le retrait de toutes les forces émiraties du Yémen dans les 24 heures. L’Arabie saoudite a soutenu cette demande, accusant Abou Dhabi de faire pression sur le STC pour lancer l’offensive.
Dans un revirement inattendu, les Émirats arabes unis ont finalement accepté de retirer leurs forces du Yémen. Cette décision, bien que surprenante, ne remet pas en question le soutien d’Abou Dhabi au STC, qui continue de militer pour l’indépendance du sud du Yémen.
« Les Émirats arabes unis n’ont pas eu de présence militaire significative au Yémen depuis 2019. Ils s’appuient sur des forces spéciales et principalement sur leur réseau de mandataires travaillant directement sur le terrain », explique Farea al-Muslimi, chercheuse à Chatham House.
Cette escalade intervient dans un contexte de guerre civile dévastatrice qui ravage le Yémen depuis 2014. Le conflit a opposé le gouvernement internationalement reconnu aux rebelles houthis, soutenus par l’Iran, qui ont pris le contrôle de la capitale Sanaa et de vastes pans du nord du pays. L’intervention d’une coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis en 2015 n’a pas permis de résoudre le conflit, mais a contribué à aggraver la crise humanitaire.
Plus de 19 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire au Yémen, et le pays est confronté à l’une des pires crises alimentaires au monde. En 2021, l’ONU a estimé que 377 000 personnes sont mortes à cause du conflit et de ses conséquences sur l’accès à la nourriture et aux soins de santé, dont 259 000 enfants de moins de cinq ans.
Le porte-parole du STC, Anwar al-Tamimi, a réaffirmé les aspirations à l’indépendance du sud : « Nos intentions ont toujours été claires depuis des années : établir un État indépendant, nous n’avons essayé de tromper personne. Les peuples du Sud ont le droit de choisir leur sort. » Il a également nié que l’indépendance constituerait une menace pour l’Arabie saoudite : « Nous aurons la stabilité et ne serons pas une source de terrorisme qui les menace. »
Les observateurs craignent que cette nouvelle escalade ne conduise à une fragmentation accrue du Yémen et ne plonge la région dans un chaos plus profond. « L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne peuvent pas et ne pourront pas s’entendre au Yémen. Ils ont une logique très différente sur le terrain », estime Farea al-Muslimi. « C’est comme si le Royaume-Uni et la France entraient directement en guerre l’un contre l’autre. »
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