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Comment taxer l’intelligence artificielle

by Thomas Caron

Publié le 3 janvier 2026 18h00. Face à l’essor de l’intelligence artificielle, la question du salaire minimum devient obsolète. Un expert propose une nouvelle approche fiscale basée sur la taxation du temps de calcul des machines, pour assurer une répartition équitable des gains de productivité.

  • L’augmentation du salaire minimum ne résout pas le problème fondamental du découplage entre le temps de travail humain et la valeur économique.
  • Taxer directement l’automatisation s’est avéré inefficace et contre-productif.
  • Une taxe sur les « heures d’IA » – le temps de calcul utilisé par les systèmes d’intelligence artificielle – pourrait générer des revenus fiscaux significatifs et encourager des modèles hybrides combinant travail humain et IA.

La fixation d’un salaire minimum, sujet de débat récurrent dans de nombreuses économies avancées, semble de plus en plus déconnectée des réalités d’un monde transformé par l’intelligence artificielle (IA). L’engagement du maire de New York, Zohran Mamdani, d’augmenter le salaire horaire minimum à 30 dollars américains (environ 27 euros) illustre cette impasse. Si des salaires plus élevés peuvent sembler une solution, ils ne répondent pas à la question de fond : comment valoriser le travail humain dans un contexte où la productivité n’est plus directement liée au temps investi ?

Pendant deux siècles, le marché du travail a reposé sur une relation simple : le temps de travail était un indicateur fiable de la production. Salaires, contrats et protections sociales en découlaient. L’IA a brisé ce lien. Des systèmes d’IA peuvent désormais effectuer en quelques secondes des tâches qui demandaient auparavant des années d’expertise humaine. Les diagnostics médicaux, l’analyse juridique, la recherche financière… tous ces domaines sont touchés. La question n’est plus de savoir si le salaire minimum sera dépassé, mais si la rémunération basée sur le temps a encore un sens.

Sami Mahroum, fondateur de Spark X, propose une solution radicale : repenser la fiscalité pour tenir compte de la contribution croissante des machines. Il ne s’agit pas de pénaliser l’innovation, mais de créer un nouveau cadre fiscal qui reflète la réalité économique. “Essayer de taxer directement les entreprises en fonction de leur « degré d’automatisation » n’a jamais fonctionné”, explique-t-il, car il est difficile de définir précisément ce qu’est un robot ou un système automatisé. Excel, par exemple, serait-il considéré comme un robot ?

Illustration : Louise Ting

L’idée est de taxer les « heures d’IA », c’est-à-dire le temps de calcul consommé par les systèmes d’IA pour effectuer des tâches économiquement productives. Ce temps de calcul est déjà mesuré avec précision par les fournisseurs de services cloud, qui sous-tendent la plupart des applications d’IA en entreprise. Cela permettrait de disposer d’une base fiscale transparente et facilement vérifiable.

Prenons l’exemple d’un cabinet d’avocats américain de taille moyenne qui automatise l’examen des contrats grâce à l’IA, remplaçant ainsi 25 parajuristes à temps plein, dont le salaire moyen est de 65 000 dollars américains par an. Si l’entreprise utilise 50 000 heures d’IA par an pour cette automatisation, la valeur imposable du travail remplacé serait de 1 625 000 dollars américains (50 000 heures x 32,50 dollars américains par heure). Un prélèvement de 15 % sur cette valeur générerait 243 750 dollars de recettes fiscales annuelles.

Ce montant peut sembler modeste, mais il deviendrait significatif à l’échelle de secteurs entiers comme le droit, la finance ou la santé. D’ici 2028, les dépenses mondiales en infrastructure d’IA devraient atteindre 200 milliards de dollars américains. Bien sûr, l’informatique de pointe, qui traite les données à proximité de leur source, compliquerait les choses, mais il serait possible de passer à une évaluation basée sur la capacité et la consommation d’énergie, des mesures déjà utilisées pour les rapports sur l’empreinte carbone.

Un tel système nécessiterait des définitions claires. Il faudrait distinguer l’« augmentation », où l’IA assiste les humains sans les remplacer, de la « substitution », où l’IA exécute des tâches de manière autonome. Une taxe plus faible pourrait être appliquée à l’augmentation (par exemple, 5 %), tandis qu’une taxe plus élevée serait imposée à la substitution (par exemple, 15 %). Des audits des flux de travail permettraient de déterminer la classification appropriée.

L’objectif n’est pas de décourager l’innovation, mais d’inciter les entreprises à adopter des systèmes hybrides où le jugement humain complète les capacités de l’IA. Cela rendrait le remplacement de la main-d’œuvre plus coûteux, sans pour autant freiner le progrès technologique. Une telle politique pourrait également être bien accueillie par l’industrie, car elle offrirait une prévisibilité et une stabilité réglementaire, évitant ainsi des réactions politiques imprévisibles.

La question de la dimension mondiale est également importante. Les biens et services produits avec du temps de calcul non taxé pourraient désavantager ceux qui utilisent des heures d’IA taxées. Un mécanisme d’ajustement numérique aux frontières (DBAM) pourrait être mis en place pour obliger les entreprises à divulguer le contenu en heures d’IA des biens et services échangés, à l’image des mécanismes d’ajustement carbone aux frontières.

Selon Sami Mahroum, une taxe sur les heures d’IA présenterait un large attrait : les entreprises bénéficieraient de règles prévisibles, les travailleurs d’un moyen de capter les gains de productivité, les gouvernements d’une source de revenus stable, et les progressistes d’un outil pour réduire les inégalités. “Débattre pour savoir si le salaire minimum devrait être de 16 ou 30 dollars américains passe à côté de l’essentiel”, conclut-il. “Sans un nouveau cadre budgétaire, nous continuerons de dériver vers une économie avec une assiette fiscale en diminution.”

Sami Mahroum, fondateur de Spark X, a précédemment occupé des fonctions à l’INSEAD, à l’OCDE et à Nesta.

Copyright : Project Syndicate

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