Liège, 19 octobre 2025. La nouvelle production de Così fan tutte à l’Opéra Royal de Wallonie, signée par le metteur en scène Vincent Dujardin, propose une lecture contemporaine de l’œuvre de Mozart, suscitant un sentiment partagé entre intérêt et déception.
La mise en scène de Vincent Dujardin, visible dès l’ouverture, place Don Alfonso au cœur du dispositif, le présentant presque comme un manipulateur moderne, voire l’animateur d’une émission de téléréalité amoureuse. Cette approche, privilégiant une vision cynique des relations, tend à gommer les nuances psychologiques et sociales du livret original de Lorenzo Da Ponte. Le metteur en scène, selon ses propres termes relayés dans le programme, souhaitait mettre en scène « deux femmes tout sauf naïves, ou idiotes aveugles tombant dans le piège de Don Alfonso », les considérant comme l’expression « de la force et de la fragilité à la fois ». Pourtant, la réalisation scénique semble parfois contredire cette intention, flirtant avec une objectification des personnages féminins.
Les décors de Leïla Fteita, bien que visuellement soignés, enferment l’action dans un espace unique, une sorte de « maison de poupées » à l’échelle humaine. Cette structure, avec son escalier monumental et ses pièces intimes, évoque à la fois un intérieur étouffant et un jardin idéalisé, mais manque de respiration et d’intimité pour les moments les plus secrets. Les éclairages flashy et denses de Bruno Ciulli renforcent cette esthétique télévisuelle, rappelant les comédies américaines des années 1960, tandis que les costumes, passant de coupes pastel traditionnelles à des tenues plus suggestives, soulignent une certaine superficialité.
La distribution, quant à elle, offre des moments de grâce. Francesca Dotto, déjà remarquée à Liège dans le rôle d’Alzira de Verdi, incarne une Fiordiligi somptueuse et sensible, compensant un léger manque d’acuité dans les aigus par une musicalité authentique. Son interprétation de l’air Par pitié, ma chérie, pardonne-moi atteint des sommets de vérité dramatique. La Dorabella de Jose Maria Lo Monaco, dotée d’un timbre pulpeux et d’une présence charnelle, est également convaincante, malgré quelques approximations rythmiques. Maxime Mironov, ténor spécialisé dans Rossini, offre une interprétation quasi belcantiste de Ferrando, tandis que Vittorio Prato, dans le rôle de Guglielmo, apparaît plus monolithique et moins nuancé.
Les chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie, préparés par Denis Segond, assurent une performance vocale impeccable, bien que leur rôle soit relativement limité par la mise en scène. Dans la fosse, Sieva Borzak dirige un orchestre impliqué mais parfois un peu rigide. Sa direction, sensible et attentive aux chanteurs, manque cependant de l’étincelle et de la vivacité qui pourraient galvaniser l’œuvre. Le continuo du pianofortiste Enrico Cicconofri se montre appliqué, mais manque de théâtralité.
Cette production de Così fan tutte, absente de la scène liégeoise depuis mai 2006 (à l’exception d’une version concertante diffusée en streaming en mai 2021 sous la direction de Christophe Rousset), aurait pu gagner en profondeur grâce à une approche plus spirituelle et moins unidimensionnelle. On se demande, au final, si ce n’est pas l’esprit de Da Ponte qui est ici quelque peu sacrifié.
Crédits photographiques : vue d’ensemble, les six protagonistes, Francesca Dotto et José Maria Lo Monaco, Francesca Dotto et Maxime Mironov, Marco Filippo Romano et Lavinia Bini © ORW-Liège/J.Berger
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