Publié le 2025-12-24 10:57:00. Longtemps occultée, la recherche sur le sang menstruel s’intensifie, ouvrant la voie à de nouveaux tests de diagnostic non invasifs et potentiellement révolutionnaires pour la santé des femmes, et au-delà.
- Des scientifiques développent des tests rapides pour détecter des maladies comme le cancer, le diabète ou l’endométriose à partir d’échantillons de sang menstruel.
- Une nouvelle méthode, basée sur un capteur intégré à une serviette hygiénique, permet d’analyser des biomarqueurs clés grâce à une application d’intelligence artificielle.
- Malgré des réticences et des défis, cette approche promet de rendre la santé des femmes plus visible et accessible.
Pendant des décennies, le sang menstruel a été représenté de manière inexacte, souvent sous forme de liquide bleu stérile dans la publicité et les supports d’information. Cette image, loin de la réalité, a contribué à maintenir un tabou autour des règles et à freiner la recherche scientifique dans ce domaine. En septembre 2021, le géant des produits d’hygiène féminine Procter & Gamble a marqué un tournant en annonçant qu’il utiliserait désormais du sang rouge dans ses publicités, une première étape vers une représentation plus authentique.
Aujourd’hui, la donne change. Des chercheurs du monde entier s’intéressent de près au sang menstruel, non plus comme un simple déchet, mais comme un biofluide riche en informations. Il contient en effet des biomarqueurs spécifiques, issus à la fois du sang et des sécrétions vaginales, qui peuvent révéler des indices précieux sur l’état de santé d’une femme.
Inge Herrmann, professeure de chimie à l’Université de Zurich et directrice du laboratoire Ingenuity de l’hôpital universitaire Balgrist, explique :
« Le sang menstruel est un biofluide informatif contenant des biomarqueurs supplémentaires provenant du liquide vaginal. »
Inge Herrmann, professeure de chimie à l’Université de Zurich
Elle a récemment publié une étude dans la revue Science avancée présentant une méthode de test rapide capable de détecter ces biomarqueurs directement dans la serviette hygiénique.
Ce test innovant repose sur un capteur non électronique, une simple bandelette réactive en papier intégrée dans une chambre en silicone flexible. Après utilisation, une photo de la bandelette est prise avec un smartphone et analysée par une application utilisant l’intelligence artificielle. Le principe est similaire à celui d’un autotest Covid, mais au lieu de détecter le virus dans la salive, il analyse les biomarqueurs présents dans le sang menstruel. La présence d’un anticorps spécifique sur la bandelette réactive, en contact avec un biomarqueur cible, provoque l’apparition d’une ligne dont l’intensité de la couleur est proportionnelle à la concentration de la protéine correspondante. L’application, grâce à l’apprentissage automatique, permet d’obtenir une mesure objective de cette intensité.
Les premiers biomarqueurs ciblés par ce test sont la protéine C-réactive (CRP), un marqueur d’inflammation, le marqueur tumoral CEA, souvent élevé en cas de cancer, et la protéine CA-125, qui peut indiquer la présence d’endométriose ou de cancer de l’ovaire. Selon Herrmann, cette procédure pourrait détecter non seulement les maladies spécifiques aux femmes, mais aussi un large éventail d’affections détectables par une analyse sanguine classique. Il s’agit du premier capteur fonctionnel capable d’analyser le sang total contenu dans une serviette hygiénique, sans nécessiter l’intervention d’un laboratoire.
Le gynécologue Paul Blumenthal de l’université de Stanford, aux États-Unis, est un pionnier dans ce domaine. Ses études de 2022 ont notamment révélé la présence de deux indicateurs importants dans le sang menstruel : les virus HPV, dont certaines souches à haut risque peuvent provoquer des modifications tissulaires pouvant conduire au cancer du col de l’utérus, et l’hémoglobine A1c, un paramètre clé pour le diagnostic et le suivi du diabète.
Blumenthal soulignait dans le Stanford Daily :
« Les femmes doivent généralement savoir que le sang n’est pas un déchet. Il a une valeur pour la santé. »
Paul Blumenthal, gynécologue à l’université de Stanford
Au-delà des universités et des hôpitaux, plusieurs start-ups spécialisées dans la santé féminine, les « femtech », se lancent sur ce marché prometteur. Qvin, basée en Californie, développe notamment une serviette hygiénique spéciale, le « Q-Pad », capable de détecter des marqueurs de santé. Sa PDG, Sara Naseri, a collaboré avec Blumenthal pour mener des études cliniques. En Allemagne, Theblood, fondée par Isabelle Guenou, a mis au point une méthode d’analyse permettant de diagnostiquer le diabète ou l’endométriose à partir d’échantillons de sang menstruel. Guenou, elle-même atteinte d’endométriose, insiste sur l’urgence de disposer de diagnostics qui prennent en compte la biologie féminine.
L’objectif est de détecter les problèmes hormonaux, gynécologiques et métaboliques à un stade précoce, permettant ainsi des diagnostics plus précoces et une meilleure prise en charge. Herrmann précise qu’un biomarqueur élevé ne signifie pas nécessairement que la femme est malade, mais qu’il peut justifier des examens médicaux complémentaires plus ciblés.
Si les tests sanguins menstruels pourraient facilement être commercialisés comme de simples produits de bien-être, les chercheurs comme Herrmann insistent sur la nécessité de développer une technologie à valeur médicale réelle. Ils souhaitent créer des outils qui offrent des avantages concrets en matière de santé.
La recherche sur le sang menstruel en est encore à ses débuts, et de nombreuses questions restent sans réponse. Herrmann a rencontré de la résistance et des critiques, certains remettant en question l’intérêt de se concentrer uniquement sur les femmes, d’autres exprimant des inquiétudes quant à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans un domaine aussi intime. L’application associée au test, baptisée « MenstruAI », a notamment suscité des réactions mitigées.
Après une première étude de faisabilité menée auprès de volontaires, une étude de terrain impliquant plus de 100 participantes est prévue dans les prochaines années. Si les résultats sont positifs, le test pourrait être commercialisé d’ici la fin de 2027, à condition qu’il soit compatible avec les serviettes hygiéniques disponibles en pharmacie. La question du remboursement par les assurances maladie reste encore ouverte.
