Home AffairesCe que j’ai appris en conseillant 120 Ph.D. Étudiants (opinion)

Ce que j’ai appris en conseillant 120 Ph.D. Étudiants (opinion)

by Amélie Bernard

Publié le 4 octobre 2024 à 03h16. Après trente-deux ans passés à diriger des comités de thèse, un professeur émérite de Penn State alerte sur le manque de préparation des futurs docteurs et plaide pour une intégration plus poussée de la planification de carrière dans les cursus.

  • De nombreux étudiants entreprennent des études doctorales sans avoir une idée claire de leurs objectifs professionnels.
  • L’obtention d’un doctorat ne garantit pas l’emploi et nécessite le développement d’une expérience concrète et d’un portfolio de réalisations.
  • Les établissements d’enseignement supérieur doivent encourager les étudiants à définir leurs objectifs de carrière et à acquérir des compétences professionnelles dès le début de leur parcours.

William J. Rothwell, professeur émérite d’éducation et de développement de la main-d’œuvre à l’Université de Penn State, a récemment pris sa retraite après trente-deux ans d’enseignement. Durant cette période, il a eu l’honneur de présider 120 comités de thèse et d’accompagner ces étudiants dans l’obtention de leur diplôme de doctorat. Son expérience ne s’est pas limitée aux États-Unis : il a également participé à des comités de thèse en Australie, en Chine, aux Émirats arabes unis et au Royaume-Uni, supervisant des étudiants de tous les continents, à l’exception de l’Antarctique. Il aimait d’ailleurs plaisanter que « le soleil ne se couche jamais sur mes étudiants, de la même manière que le soleil ne se couchait jamais sur l’ancien empire britannique ». Ces expériences l’ont conduit à des observations préoccupantes sur la préparation des futurs docteurs.

Selon le professeur Rothwell, un schéma inquiétant se dessine chez les nouveaux étudiants : un manque de clarté sur les raisons qui les poussent à poursuivre un doctorat. Beaucoup s’inscrivent aux études supérieures sans avoir de vision précise de leur avenir professionnel, considérant le diplôme comme un moyen de rester compétitifs sur un marché du travail de plus en plus exigeant, ou comme une stratégie pour retarder leur entrée dans la vie active. D’autres, en milieu de carrière, espèrent obtenir un avantage pour leur progression professionnelle. Interrogés sur leurs ambitions, les étudiants donnent souvent des réponses vagues. Certains rêvent de quitter des emplois stressants pour le monde, qu’ils perçoivent comme plus paisible, de l’enseignement supérieur – une illusion, selon le professeur Rothwell.

Ce manque de prévoyance, autrefois compréhensible, est aujourd’hui inacceptable. À une époque où de nombreux Américains remettent en question l’investissement dans un diplôme universitaire, il ne suffit plus pour les étudiants de s’engager dans un programme doctoral sans plan précis. Les professeurs ne peuvent plus non plus définir la réussite académique uniquement en fonction du taux de diplomation. L’enseignement supérieur est confronté à une crise de confiance, et une partie de la solution réside dans l’accompagnement des étudiants, non seulement sur le plan des connaissances, mais aussi sur celui de la définition d’un objectif professionnel clair.

Lorsqu’un étudiant potentiel ou nouvellement inscrit sollicite ses conseils, la première question du professeur Rothwell est toujours : « Quels sont vos objectifs de carrière ? ». S’il ne peut y répondre, il l’encourage à une introspection plus approfondie. Aspire-t-il à une carrière d’enseignant-chercheur ? A-t-il étudié les exigences en matière de productivité scientifique ? Envisage-t-il de travailler dans une grande entreprise ou un organisme gouvernemental ? A-t-il discuté avec des professionnels de ces secteurs pour comprendre les avantages et les inconvénients de ces métiers ? Rêve-t-il de créer son propre cabinet de conseil ou de rejoindre une société établie ? A-t-il appris à rédiger des propositions, à réaliser des livrables et à obtenir des témoignages de clients satisfaits ?

La recherche sur les perspectives de carrière ne doit pas être reportée à la fin du programme doctoral, mais constituer la première étape. Pourtant, trop d’étudiants considèrent la planification de carrière comme une réflexion secondaire, et trop peu de professeurs la considèrent comme une obligation essentielle. En conséquence, les étudiants obtiennent leur diplôme sans être réellement préparés à la vie professionnelle. Ils peuvent réussir leur soutenance, mais seront-ils capables de s’épanouir après l’obtention du diplôme ? Si ce n’est pas le cas, c’est une honte pour l’institution qui les a diplômés.

Le professeur Rothwell souligne également une autre erreur fréquente : les étudiants considèrent souvent le doctorat comme une simple extension des études de premier cycle ou de master. Or, il s’agit d’une expérience fondamentalement différente. Les études de premier cycle et de master suivent généralement un parcours prévisible et linéaire : suivre les cours obligatoires, obtenir les crédits, cocher les cases et obtenir le diplôme. Il les appelle des « diplômes de liste de contrôle ». (La pertinence de ces diplômes par rapport aux exigences des employeurs est un autre sujet de discussion.)

Il cite l’exemple d’une étudiante chinoise, titulaire d’une licence et d’un master en génie mécanique, qui a suivi ses conseils et a mené des recherches approfondies sur ses perspectives de carrière. Elle aspirait à devenir directrice de la formation dans une multinationale à la retraite. Elle a interrogé des professionnels ayant récemment obtenu leur doctorat, ainsi que des personnes ayant plusieurs années d’expérience. Elle a finalement rencontré une directrice de la formation dans une multinationale proche de la retraite, à qui elle a présenté son curriculum vitae et demandé ce qu’elle devait faire pour prétendre à son poste. Elle a pris des notes méticuleuses et a présenté ses conclusions à la faculté lors de sa candidature au doctorat. La réaction de l’équipe pédagogique a été stupéfaction. Cette étudiante a atteint son objectif vingt ans plus tôt grâce à sa préparation minutieuse et à l’aide de ses mentors.

Un autre problème récurrent est le manque de confiance en soi des doctorants. Ils pensent avoir besoin du diplôme pour être pris au sérieux. Le professeur Rothwell leur enseigne que la confiance en soi se construit grâce à l’expérience : il faut se lancer, travailler, acquérir des compétences, accepter de faire des erreurs et en tirer des leçons. L’expérience est plus importante que le diplôme. Les étudiants exceptionnels se proposent pour enseigner, acceptent des missions de conseil, animent des formations pour les entreprises et les organisations, soumettent des demandes de subvention, publient des articles et présentent des communications lors de conférences académiques et professionnelles. Ils recherchent activement des opportunités de collaboration avec les professeurs afin de renforcer leur profil pour les futurs employeurs. Ils comprennent qu’un doctorat n’est pas seulement un diplôme à obtenir, mais une plateforme sur laquelle construire son avenir.

Malheureusement, ces étudiants sont l’exception, pas la règle. Trop d’étudiants se concentrent uniquement sur l’obtention du diplôme, le considérant comme un trophée. Ils veulent accélérer le processus pour gagner du temps et de l’argent. Or, les employeurs, qu’ils soient issus du monde universitaire, des entreprises ou du secteur public, n’embauchent pas des diplômes, mais des individus compétents, capables de faire preuve de réalisations concrètes et de présenter un portfolio de travaux démontrant leurs compétences. Ils veulent des preuves, pas seulement un parcours scolaire. Les notes obtenues à l’université ont peu d’importance, car ils ne font pas confiance aux cours, aux enseignants ou à l’évaluation. Ils veulent voir des résultats. Et ils ne veulent pas entendre d’excuses sur les difficultés personnelles ou professionnelles qui auraient empêché l’étudiant de réaliser ces prouesses.

Cette divergence entre les attentes des étudiants et les exigences du marché du travail constitue une menace pour l’avenir de l’enseignement supérieur. Si elle n’est pas comblée, nous risquons de former des diplômés déçus, désillusionnés et mal préparés à la vie active. Pire encore, nous risquons d’alimenter l’idée que l’enseignement supérieur est déconnecté des réalités du monde professionnel.

L’enseignement supérieur doit évoluer. Les professeurs, les comités de thèse et les programmes d’études supérieures doivent intégrer davantage la planification de carrière dans le parcours doctoral. Cela implique d’encourager les étudiants à définir leurs objectifs professionnels dès le début et à les réviser régulièrement, de créer davantage d’opportunités pour acquérir de l’expérience en dehors des cours et de rendre explicites les attentes du marché du travail : expérience concrète, portfolio de réalisations et leadership.

Aux doctorants, le professeur Rothwell conseille de faire leurs recherches, non seulement sur leur sujet de thèse, mais aussi sur leur avenir professionnel. Il les encourage à trouver des mentors aux États-Unis et, pour les étudiants internationaux, dans la culture professionnelle à laquelle ils aspirent à revenir. Ils doivent considérer le doctorat comme plus qu’un simple diplôme et se constituer un portfolio de réalisations qui les distinguera des autres candidats. Le diplôme ne suffira pas à parler de lui-même : ils devront le faire à travers leurs actions, leurs connaissances et leurs compétences.

Après avoir présidé 120 soutenances de thèse, le professeur Rothwell est convaincu que les étudiants qui réussissent ne sont pas nécessairement les plus intelligents ou les plus rapides. Ce sont ceux qui s’approprient leur parcours, qui ont l’énergie de se dépasser et qui comprennent que l’éducation n’est pas un produit à consommer, mais un processus d’engagement total. Ce sont ces étudiants qui quittent leurs programmes prêts à faire une différence. C’est ce dont l’enseignement supérieur a plus que jamais besoin : des diplômés prêts à affronter le monde non seulement avec un diplôme, mais avec une vision.

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