Publié le 28 septembre 2024 18h00. L’intelligence artificielle s’invite de plus en plus dans les décisions d’investissement, transformant en profondeur le paysage financier et démocratisant l’accès à des outils autrefois réservés aux professionnels. Mais cette révolution numérique porte-t-elle en elle les germes d’une nouvelle bulle spéculative ?
- Un investisseur sur dix utilise déjà un chatbot pour choisir ses actions, et la moitié envisage de le faire à l’avenir.
- Le marché des robo-conseillers devrait connaître une croissance exponentielle, passant de 61,7 milliards de dollars en 2024 à près de 500 milliards de dollars en 2029.
- Si l’IA offre un accès inédit à l’analyse financière, elle ne doit pas être perçue comme une solution miracle et exige une approche prudente et éclairée.
Il y a quelques années à peine, la question de demander à ChatGPT quelles actions acheter relevait de la science-fiction. Aujourd’hui, avec le troisième anniversaire du modèle et l’engouement croissant pour l’intelligence artificielle, cette interrogation est devenue une réalité pour un nombre croissant d’investisseurs. Un véritable bouleversement est en marche dans le secteur des services financiers.
Selon les dernières études, un investisseur individuel sur dix a déjà recours à un chatbot pour l’aider à sélectionner ses investissements, et la moitié d’entre eux prévoient de le faire dans un avenir proche. Cette tendance alimente un véritable boom dans l’industrie des robo-conseillers, dont le volume d’affaires devrait passer de 61,7 milliards de dollars en 2024 à près de 500 milliards de dollars (soit une augmentation de plus de 600 %) en 2029.
Ce n’est pas simplement une question de chiffres, mais le signe d’un changement profond dans la manière dont le grand public accède à l’information financière, qui était jusqu’à récemment l’apanage des banques, des fonds spéculatifs et des acteurs institutionnels. L’intelligence artificielle démocratise l’investissement.
Autrefois, un analyste financier chez UBS disposait d’un terminal Bloomberg coûteux, facturé plusieurs milliers de dollars par mois. Aujourd’hui, ce même analyste, potentiellement au chômage, peut utiliser un outil d’IA gratuit ou peu onéreux pour reproduire une grande partie de ses anciens travaux.
Jeremy Lun, qui a passé près de deux décennies en tant qu’analyste d’entreprise, reconnaît ouvertement que ChatGPT effectue déjà une part importante de ses tâches quotidiennes, de la sélection d’actions à la rédaction de notes synthétiques. Cependant, il met en garde : le modèle ne voit pas tout, n’a pas accès aux bases de données payantes et peut passer à côté d’éléments essentiels.
C’est là que réside la dualité de cette nouvelle réalité. D’un côté, l’IA offre un accès à des outils d’analyse et de sélection d’investissements puissants, permettant à chacun de poser des questions qui nécessitaient auparavant un diplôme en finance ou un abonnement coûteux. De l’autre, il existe un risque que ces réponses soient perçues comme des vérités absolues, sans contexte, sans compréhension des dynamiques du marché et sans gestion des risques. Le résultat pourrait être un mélange dangereux d’enthousiasme et de vulnérabilité, surtout en cas de retournement de marché.
Des tests préliminaires sont encourageants. Finder, par exemple, a testé ChatGPT en 2023 en lui demandant de constituer un portefeuille d' »actions de qualité » – des entreprises affichant une croissance durable, une situation financière saine et un avantage concurrentiel. Le portefeuille résultant, composé de 38 actions, comprenait des valeurs connues telles que Nvidia, Amazon, Procter & Gamble et Walmart. À ce jour, ce panier a généré un rendement de près de 55 %, soit près de 20 points de pourcentage de plus que la moyenne des dix fonds britanniques les plus populaires gérés par des géants tels que Vanguard, Fidelity et HSBC. Un résultat impressionnant, mais potentiellement trompeur, car il a été obtenu dans un contexte de marchés boursiers américains à des niveaux records, où presque tous les actifs sont en hausse. Le véritable test interviendra en période de crise, lorsque la discipline et la gestion des risques seront cruciales.
Le plus grand paradoxe de l’investissement en IA réside dans le fait que les modèles sont capables de formuler des arguments, de comparer des entreprises, de calculer des ratios financiers et de simuler des scénarios. Cependant, ils restent limités aux données accessibles au public, ne peuvent pas appréhender le contexte au-delà des paramètres spécifiés et peuvent commettre des erreurs.
Dan Mochulski d’Etoro, une plateforme comptant plus de 30 millions d’utilisateurs, souligne avec justesse que le risque survient lorsque les gens considèrent les modèles d’IA comme des boules de cristal. Ces modèles peuvent être biaisés, se focaliser sur des narratifs existants et accorder trop d’importance aux tendances passées. Or, les marchés financiers évoluent rarement de manière prévisible.
L’histoire financière est jalonnée d’exemples d’engouements de masse – de la « tulipomanie » au XVIIe siècle à la bulle internet à la fin des années 1990. Chaque fois qu’une nouvelle technologie promet des gains rapides et l’élimination des intermédiaires traditionnels, les investisseurs se ruent massivement sur ces opportunités. Les résultats initiaux sont souvent positifs, jusqu’à ce que le cycle s’inverse.
Aujourd’hui, l’IA joue ce rôle : une solution miracle censée détrôner les conseillers financiers et les gestionnaires de fonds traditionnels. Mais l’expérience montre que des résultats durables ne peuvent être obtenus qu’avec une combinaison de connaissances, de discipline et de gestion des risques.
Cela ne signifie pas que l’IA n’a pas sa place dans l’investissement. Au contraire, son potentiel est immense. La prévision d’un marché des robo-conseillers atteignant un demi-billion de dollars en moins de cinq ans témoigne de la confiance et de la demande à grande échelle.
Les grandes banques intègrent déjà l’IA dans leurs services, non seulement pour réduire les coûts, mais aussi pour offrir des solutions plus personnalisées à leurs clients. Les sociétés fintech créent des plateformes qui combinent des modèles d’IA avec l’accès à des données en temps réel, la gestion de portefeuille et le rééquilibrage automatique. C’est l’avenir de l’investissement de masse : accessibilité, personnalisation et faible coût.
Cependant, l’IA, dans sa forme actuelle, reste un outil généraliste. Elle peut répondre à un large éventail de questions, mais n’est pas optimisée pour agir en tant que conseiller financier. Contrairement aux modèles spécialisés, entraînés avec des données spécifiques, des réglementations et une responsabilité juridique, ChatGPT est davantage un interlocuteur intelligent qu’un véritable guide d’investissement.
Si l’utilisateur l’utilise avec discernement – en posant des questions précises, en croisant les sources, en comprenant les risques – les résultats peuvent être excellents. Mais s’il l’utilise comme une baguette magique, sans comprendre le contexte, les conséquences peuvent être désastreuses.
Le fait que 40 % des Britanniques reconnaissent déjà avoir utilisé l’IA pour des questions financières personnelles témoigne de l’ampleur de sa pénétration. Il s’agit d’un changement générationnel : les jeunes investisseurs, habitués aux chatbots et aux outils numériques, y voient quelque chose de naturel.
Mais voici le danger : un conseiller bancaire est tenu de respecter les réglementations, d’avertir des risques et de rendre des comptes aux autorités. L’IA n’a pas ces obligations.
La question n’est donc pas de savoir si l’IA va changer l’investissement – cela se produit déjà. La question est de savoir comment cette transition sera gérée. L’IA restera-t-elle entre les mains d’investisseurs et de professionnels disciplinés, capables de la combiner avec leurs connaissances et leur gestion des risques ? Ou deviendra-t-elle une illusion de profit facile, laissant des milliers de personnes déçues lors de la prochaine crise sérieuse ? L’histoire suggère que la réalité sera un mélange des deux.
Pour chaque investisseur individuel, la meilleure approche consiste à considérer l’IA comme un outil supplémentaire, et non comme un substitut. Utilisez ChatGPT pour comparer des entreprises, générer des scénarios, vérifier la cohérence d’une stratégie d’investissement – cela peut être utile. Mais confier entièrement votre portefeuille à l’IA, sans comprendre les risques, équivaut à conduire une voiture les yeux fermés, en espérant que le pilote automatique saura toujours où aller.
L’investissement a toujours été un mélange de science et d’art. L’intelligence artificielle peut rendre la science plus accessible – chiffres, comparaisons, statistiques. Mais l’art – discipline, psychologie, vision à long terme – reste la responsabilité de l’investisseur. Et il n’y a pas de substitut à cela.
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*Ce document est une analyse et ne constitue pas un conseil d’achat ou de vente d’actifs sur les marchés financiers.