L’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en Espagne, bien que légal, est loin d’être uniforme sur l’ensemble du territoire. Malgré le fait qu’elle ne figure pas parmi les principales préoccupations des citoyens dans les enquêtes d’opinion, la question reste au cœur de tensions politiques et idéologiques, avec des disparités significatives dans la mise en œuvre du droit à l’avortement.
Un manquement flagrant à la loi est constaté à Madrid, où la communauté autonome n’a pas mis en place de registre des professionnels de santé objecteurs de conscience, un protocole pourtant voté par son propre ministre de la Santé et déjà opérationnel pour l’euthanasie sans susciter de controverse. Par ailleurs, l’accès aux soins n’est pas équitablement garanti dans tout le pays, en violation de la loi de 2023. Des centaines de femmes sont ainsi contraintes chaque année de quitter leur province de résidence pour pouvoir bénéficier d’une IVG.
La situation est particulièrement préoccupante à Ceuta et Melilla, les deux seules villes autonomes où la gestion des soins de santé relève du gouvernement central. Dans ces territoires, les femmes n’ont pas la possibilité d’avorter, ni dans le secteur public, ni dans le secteur privé.
Le registre des objecteurs, confidentiel et destiné à un usage interne, vise à organiser les hôpitaux publics afin de garantir la fourniture des services d’IVG. Son application est cruciale, notamment dans les provinces où l’accès à l’avortement est difficile. À Madrid, bien que de nombreuses options privées soient disponibles, l’accès à l’IVG en milieu public reste limité : seulement 0,47 % des IVG y sont pratiquées, selon les dernières données officielles. Des investigations ont toutefois révélé que des IVG ont été réalisées dans des hôpitaux publics sans être comptabilisées dans les statistiques.
La loi de 2023 ne précise pas la proportion d’IVG devant être réalisées dans les centres publics, se contentant d’indiquer que les soins doivent être fournis dans les centres du réseau public de santé ou dans des établissements qui y sont affiliés. Une première version du texte prévoyait une obligation plus claire, mais le gouvernement a finalement renoncé à cette disposition, invoquant les difficultés pour les centres publics à absorber une activité traditionnellement assurée par le secteur privé depuis la légalisation de l’avortement en 1985.
Actuellement, 78,7 % des IVG sont réalisées dans le secteur privé, contre 88,2 % il y a dix ans. L’augmentation des IVG en milieu public est principalement due au développement de la méthode pharmacologique, recommandée par le ministère de la Santé. Cette méthode, moins invasive et présentant moins de risques à long terme, est de plus en plus privilégiée.
Cependant, la méthode pharmacologique n’est pas sans inconvénients. Contrairement à l’IVG chirurgicale, qui se déroule sous surveillance médicale constante, la méthode pharmacologique se déroule à domicile, laissant la femme seule face aux effets secondaires et aux douleurs. María, qui a préféré garder l’anonymat, témoigne : « On ne m’a pas bien informée, je ne savais pas ce qui allait m’arriver, j’étais chez moi avec des douleurs atroces, j’appelais constamment le numéro d’urgence de la clinique pour savoir si c’était normal. »
Plusieurs gynécologues soulignent que le manque d’IVG chirurgicales en milieu public ne relève pas uniquement de l’objection de conscience. Certains professionnels craignent d’être cantonnés à cette tâche s’ils sont les seuls à la pratiquer dans leur service. Le problème de l’accès à l’IVG publique varie considérablement d’un territoire à l’autre. Dans une douzaine de provinces, aucune IVG n’a été pratiquée l’année dernière, selon les données du ministère de la Santé.
Un autre obstacle est le parcours de soins fragmenté, où certaines femmes sont obligées de se rendre dans un autre centre pour bénéficier d’une IVG. Ce phénomène est rare dans les cas d’IVG à la demande (95 %), où les femmes sont généralement directement orientées vers les centres appropriés. En revanche, dans les cas d’IVG thérapeutique (5 %), une femme qui souhaitait poursuivre sa grossesse peut se retrouver contrainte de se tourner vers le secteur privé, ce qui peut être particulièrement difficile sur le plan émotionnel.
En 2020, une médecin de l’hôpital Clínico San Carlos de Madrid a été confrontée à ce problème, se voyant refuser l’IVG par ses propres collègues. Sa plainte a mis en lumière le refus systématique de nombreux hôpitaux publics de pratiquer des IVG, même pour des raisons thérapeutiques. Le débat public est souvent monopolisé par des positions tranchées, avec l’agitation de syndromes inventés pour dissuader les femmes d’avorter. On parle moins des difficultés d’accès rencontrées par les femmes migrantes, des problèmes de stigmatisation persistants et de l’impossibilité pour de nombreuses femmes d’exercer leur droit dans leur lieu de résidence.
