Publié le 15 décembre 2025 à 05h00. Des avancées récentes en neurosciences, longtemps considérées comme purement théoriques, se traduisent enfin par des traitements innovants pour des affections neurologiques et psychiatriques, remettant en question l’idée que la recherche fondamentale ne débouche pas sur des médicaments concrets.
- La zuranolone, un traitement pour la dépression post-partum, est le fruit de recherches sur l’alloprégnanolone et son rôle dans le cerveau.
- La suzétrigine, un nouvel analgésique non opioïde, cible un canal sodique spécifique (Nav1.8) présent dans les neurones sensoriels.
- Une nouvelle classe de médicaments contre la migraine, les gepants, est née de la découverte du peptide lié au gène de la calcitonine (CGRP).
Pendant des années, un refrain pessimiste a circulé dans le monde de la recherche : les neurosciences fondamentales ne produisent pas de nouveaux médicaments. Si de nombreux traitements actuels trouvent leur origine dans des usages traditionnels ou des découvertes fortuites – comme la morphine dérivée de l’opium ou la kétamine initialement conçue comme anesthésique – une liste croissante de médicaments récents prouve le contraire. Ces avancées sont d’autant plus cruciales que le financement public de la recherche fondamentale, notamment aux États-Unis, est confronté à des coupes budgétaires et à des restrictions.
Le développement de la zuranolone illustre parfaitement cette évolution. Des études menées à la fin des années 1990 ont révélé que les niveaux d’alloprégnanolone, un stéroïde produit naturellement par l’organisme, augmentent considérablement pendant la grossesse, puis chutent brutalement juste avant l’accouchement. Partant de l’hypothèse que cette chute pourrait être un facteur déclenchant de la dépression post-partum, des chercheurs ont testé l’administration d’une version synthétique de l’alloprégnanolone, la brexanolone (Zulresso), par perfusion. Approuvée par la Food and Drug Administration (FDA) en 2019, elle a été suivie, deux ans plus tard, par une version orale, la zuranolone (Zurzuvae).
Un autre exemple prometteur est celui de la suzétrigine (Journavx), un analgésique non opioïde. Les signaux de douleur sont transmis par les neurones sensoriels du ganglion de la racine dorsale, qui utilisent des canaux sodiques pour générer des potentiels d’action. En 1996, une étude a identifié un type supplémentaire de canal sodique, Nav1.8, présent uniquement dans ces neurones sensoriels. En bloquant sélectivement ce canal, Vertex Pharmaceuticals a développé la suzétrigine, approuvée par la FDA plus tôt cette année, pour le traitement de la douleur modérée à sévère. L’avantage majeur de cette approche est qu’elle ne cible pas les récepteurs opioïdes, évitant ainsi le risque de dépendance.
La migraine a également bénéficié de ces avancées. La découverte du peptide lié au gène de la calcitonine (CGRP) dans les neurones trijumeaux a conduit au développement d’une nouvelle classe de médicaments, les gepants. Le CGRP, lorsqu’il est libéré, provoque la dilatation des vaisseaux sanguins cérébraux, exacerbant la douleur. Les premiers bloqueurs des récepteurs CGRP, comme l’ubrogepant (Ubrelvy), ont été approuvés en 2019, suivis d’autres médicaments similaires et d’anticorps monoclonaux anti-CGRP pour la prévention des crises.
D’autres exemples confirment l’impact de la neurobiologie sur la découverte de médicaments : le fézolinetant (Veozah) pour réduire les bouffées de chaleur chez les femmes ménopausées, le ziconotide (Prialt) ciblant le canal calcique de type N pour la douleur chronique, et bien sûr, la L-DOPA, un traitement essentiel pour la maladie de Parkinson, fruit de la découverte d’un déficit en dopamine chez les patients.
Il est légitime de se demander pourquoi il faut attendre des décennies pour que la recherche fondamentale se traduise en traitements concrets. La réponse est complexe. Le développement de médicaments est un processus coûteux et risqué, et de nombreux candidats échouent en raison de problèmes de sécurité, d’efficacité ou de coûts. Cependant, il est possible d’améliorer le taux de réussite en accordant une attention particulière à la traduction des découvertes et en tirant les leçons des succès passés.
Les progrès sont souvent le résultat d’une étude approfondie de la biologie, comme dans le cas du CGRP. Bien que les modèles animaux soient utiles pour valider les résultats, ils ne sont peut-être pas le meilleur moyen de découvrir de nouvelles cibles thérapeutiques. Les indices les plus pertinents proviennent parfois d’observations simples, comme les variations des taux d’alloprégnanolone pendant la grossesse. Il n’est pas toujours nécessaire de comprendre tous les mécanismes complexes d’une maladie pour trouver un moyen de la traiter, comme l’a démontré le ciblage de Nav1.8 pour la douleur. Enfin, les progrès sont plus rapides pour les affections clairement définies, comme la dépression post-partum, qui offre un point d’entrée plus ciblé que la dépression en général.
Ces succès récents soulignent un point essentiel : la traduction de la recherche fondamentale en traitements prend du temps. Les découvertes faites dans les années 1980 et 1990 portent leurs fruits aujourd’hui. Avec l’accélération du rythme des découvertes, il est probable que de nouvelles avancées se traduiront bientôt en médicaments innovants. Pour cela, un investissement public continu dans la recherche fondamentale est indispensable. C’est elle qui permettra les prochaines percées médicales.