Dresde s’est offert une relecture audacieuse et contemporaine des « Bacchantes » d’Euripide, portée par le dramaturge Thomas Melle et la mise en scène spectaculaire de Lilja Rupprecht. L’œuvre, revisitée à travers le prisme d’une société en déclin, interroge la fragilité de l’ordre et les pulsions destructrices qui sommeillent en l’humanité.
Au cœur de cette production, l’histoire tragique de Penthée, souverain de Thèbes, déchiqueté par les femmes enragées sous l’influence du dieu Dionysos, prend une tournure inattendue. Le rôle de Penthée est ici confié à une femme, Léonie Hämer, tandis que Christine Hoppe incarne Agaue, sa mère, qui brandit la tête de son fils comme un trophée macabre. Cette inversion des rôles, loin d’être un simple choix esthétique, souligne la complexité des rapports de pouvoir et la violence intrinsèque à la condition humaine.
Thomas Melle a ancré la pièce dans un contexte social actuel, dépeignant une communauté au bord du gouffre. Sur scène, les acteurs évoquent en chœur une ville en proie à la désintégration, où les ressources s’amenuisent et l’isolement menace. « Si seulement nous n’avions pas fait cela », se lamentent-ils après la catastrophe, remettant en question la responsabilité du dieu étranger ou celle de la ville elle-même, déjà gangrenée par ses propres démons.
L’œuvre prend une dimension écologique troublante, suggérant que l’humanité se comporte en parasite destructeur de son propre environnement. Cette idée est incarnée par un enfant qui rampe à travers des éléments de décor représentant des parties du corps monstrueuses, symbolisant la dégradation et la perte de contrôle.
Dionysos, figure centrale de la pièce, est interprété par un ensemble d’acteurs, incarnant ainsi sa nature multiple et insaisissable. Lilja Rupprecht met également en lumière les personnages de Kadmos, interprété par Torsten Ranft, un ancêtre politique de la ville, et du voyant aveugle Tirésias, joué par Thomas Eisen, qui commentent avec lucidité la folie bacchanale. Eisen offre une tendre mélodie à la guitare, évoquant des lendemains paisibles, tandis que Ranft livre une parodie brutale inspirée de Hans Albers : « La première fois, ça fait encore mal. Mais l’humanité n’apprend pas vraiment – ni après la première douleur, ni après la suivante. »
La scénographie d’Annelies Vanlaere, avec ses drapés sombres et sa dalle de montagne imposante, crée une atmosphère oppressante et mystérieuse. Les costumes de Christina Schmitt reflètent la fragilité et la complexité de la société dépeinte, tandis que la musique live de Philipp Rohmer renforce l’ambiance troublante. Dionysos, incarné par quatre acteurs – Ranft, Philipp Grimm, Joséphine Tancke et Fanny Staffa – représente les multiples facettes des rêves et des cauchemars liés à la perte de contrôle.
Cette nouvelle production des « Bacchantes », présentée à Dresde le 31 octobre 2025, offre une relecture puissante et provocatrice de l’œuvre d’Euripide, interrogeant les limites de la civilisation et les forces obscures qui la menacent.
