Home AffairesDans le domaine du crédit privé, les banques « se préparent tranquillement à des difficultés à l’horizon » en exigeant des conditions juridiques toujours plus strictes.

Dans le domaine du crédit privé, les banques « se préparent tranquillement à des difficultés à l’horizon » en exigeant des conditions juridiques toujours plus strictes.

by Amélie Bernard

Publié le 2025-11-02 10:03:00. Les banques américaines renforcent les clauses de leurs prêts privés, anticipant des difficultés potentielles sur les marchés du crédit. Cette tendance se traduit par l’intégration de protections juridiques inspirées d’incidents passés, comme les manœuvres de J.Crew et Petsmart.

  • Une clause dite « bloqueur J.Crew », initialement apparue après une manœuvre financière controversée de la chaîne de vêtements, est désormais présente dans 45 % des contrats de crédit privé.
  • Les prêteurs intègrent également des clauses « anti-Petsmart » pour éviter que les actifs ne soient transférés hors de portée des créanciers.
  • Les ratios d’endettement diminuent, tandis que les prêteurs accordent plus de souplesse aux emprunteurs en matière de dépenses et de calcul du bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (EBITDA).

JPMorgan Chase a récemment aidé Coherent Corp, un fabricant de lasers et d’équipements optiques, à refinancer 1,25 milliard de dollars de dette via un prêt privé, assorti d’une facilité de crédit renouvelable de 700 millions de dollars. L’accord, comme de plus en plus fréquemment, intégrait une clause de protection juridique spécifique : un « bloqueur J.Crew ».

Cette expression fait référence à une stratégie employée en 2017 par J.Crew, alors confrontée à des difficultés financières. Sous la pression de ses créanciers, l’entreprise avait transféré 250 millions de dollars d’actifs, y compris sa marque, à une entité basée aux îles Caïmans, avant de les relouer à l’entreprise. Cette manœuvre visait à protéger ces actifs en cas de faillite, permettant à J.Crew de lever 300 millions de dollars de dette supplémentaire, au détriment des créanciers existants.

Selon les données de Noetica, une société spécialisée dans l’analyse des opérations de crédit privé, la présence de ces « bloqueurs J.Crew » dans les contrats a considérablement augmenté. Au troisième trimestre 2025, ils figuraient dans 45 % des accords, contre 26 % l’année précédente et seulement 15 % début 2023. La base de données de Noetica, qui utilise l’intelligence artificielle pour analyser le langage contractuel, couvre plus de 1 000 milliards de dollars de transactions et conseille la quasi-totalité des 20 plus grands cabinets d’avocats d’affaires aux États-Unis.

Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large de renforcement des protections juridiques dans les accords de crédit privé. Les prêteurs américains, souvent de grandes banques, se montrent plus exigeants envers leurs emprunteurs sur un certain nombre de questions juridiques. Bien que les taux de défaut et les violations des clauses restrictives ne soient pas actuellement exceptionnels, cette attitude préventive est significative, selon Dan Wertman, PDG de Noetica.

« Les données confirment que les prêteurs se préparent discrètement à des difficultés à l’horizon, et nous le voyons dans l’augmentation des protections structurelles dans les nouvelles opérations de crédit. »

Dan Wertman, PDG de Noetica

Une autre clause qui gagne du terrain est celle dite « anti-Petsmart ». Elle découle d’une controverse de 2018, lorsque Petsmart, après avoir acquis l’animalerie en ligne Chewy pour 3 milliards de dollars, a transféré une partie de sa participation dans Chewy à une filiale sans restriction, échappant ainsi aux garanties exigées par ses créanciers. Cette décision avait suscité l’indignation des avocats représentant les créanciers.

En 2023, seulement 4 % des contrats analysés par Noetica contenaient des dispositions « anti-Petsmart ». Ce chiffre est passé à 28 % au troisième trimestre 2025. De même, une forme de protection contre le recours à de nouvelles dettes ou le déclassement des créanciers existants sans leur consentement unanime est désormais présente dans 84 % des transactions, contre 42 % l’année dernière.

Parallèlement, les ratios d’endettement, qui mesurent le niveau d’endettement d’une entreprise par rapport à ses bénéfices (EBITDA), ont diminué. Cependant, les prêteurs semblent également faire preuve de plus de flexibilité en matière de dépenses, autorisant les emprunteurs à réaliser des investissements, à verser des dividendes et à adopter des méthodes de calcul de l’EBITDA plus favorables.

Dan Wertman souligne qu’il est difficile de déterminer les raisons précises de ce durcissement des conditions.

« Les termes ne changent jamais par hasard. Ce sont des parties sophistiquées, dotées de données et de processus de réflexion très élaborés. Je ne considérerais donc pas cela comme une coïncidence. Je pense que cela reflète la perception actuelle du marché par les prêteurs et les emprunteurs. »

Dan Wertman, PDG de Noetica

Des sources proches du marché du crédit ont récemment fait état de signes de fragilité, comme l’a indiqué Fortune. Les défauts de paiement (violations techniques des conditions du prêt) sont passés de 2,2 % en 2024 à 3,5 % actuellement, selon des données exclusives de Lincoln International. Les transactions de paiement en nature (PIK), qui permettent aux entreprises en difficulté de reporter le paiement des intérêts, ont également augmenté, passant de 6,5 % des transactions au quatrième trimestre 2021 à 11 % aujourd’hui. L’agence de notation Kroll Bond estime quant à elle que les défauts culmineront à 5 %, sur la base de son analyse de 2 400 entreprises détenant 1 000 milliards de dollars de dette privée.

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