Home AffairesD’où vient la panne qui a conduit l’entreprise à immobiliser des milliers d’avions ?

D’où vient la panne qui a conduit l’entreprise à immobiliser des milliers d’avions ?

by Amélie Bernard

Publié le 14 décembre 2025 à 17h10. Suite à un incident en vol sur un appareil de la compagnie JetBlue, Airbus a demandé la mise à terre de six mille A320 pour une mise à jour logicielle, révélant une vulnérabilité inattendue aux rayonnements cosmiques.

  • Airbus a ordonné la maintenance de six mille appareils de la famille A320 après un incident sur un vol de Cancún à Newark.
  • L’incident serait lié à une perturbation logicielle causée par une particule isolée, potentiellement exacerbée par l’activité solaire.
  • Les experts soulignent que, bien que connus, les effets des rayonnements cosmiques sur l’électronique sont rarement la cause directe de dysfonctionnements majeurs en vol.

Fin octobre, un vol JetBlue reliant Cancún, au Mexique, à Newark, dans le New Jersey, a connu une chute brutale en plein vol. Les pilotes ont rapidement repris le contrôle de l’appareil, qui a ensuite effectué un atterrissage d’urgence en Floride. Quelques passagers ont reçu des soins médicaux. Cet événement a conduit Airbus à réagir en urgence en demandant aux compagnies aériennes de clouer au sol environ six mille appareils de la famille A320 pour une mise à jour logicielle.

Selon Airbus, le problème est lié à une sensibilité accrue de la dernière version du logiciel de pilotage aux rayonnements cosmiques. Si les perturbations causées par ces rayonnements sont connues, elles sont généralement détectées et corrigées rapidement. L’incident a soulevé des questions sur la robustesse des systèmes de contrôle de vol face aux aléas de l’espace.

La solution proposée par Airbus consiste à revenir à une version antérieure du logiciel de pilotage. Sur les forums spécialisés, les discussions portent sur les modifications apportées entre les deux versions et sur la possibilité que de nouvelles fonctionnalités soient moins bien protégées contre les effets des rayonnements cosmiques. Les experts appellent à la prudence et attendent la publication du rapport officiel de l’enquête menée par le Bureau d’Enquêtes et d’Analyses pour la sécurité de l’aviation civile (BEA).

Les rayonnements cosmiques, une menace pour l’électronique

La Terre est constamment bombardée par des particules provenant de l’espace, du Soleil ou de sources plus lointaines. Le champ magnétique terrestre dévie la majorité de ces particules, et l’atmosphère en absorbe ou en transforme une partie. Cependant, certaines parviennent à atteindre la surface, contribuant à la radioactivité naturelle. Leur abondance augmente en période d’éruptions solaires.

Ces particules peuvent avoir divers effets. Dans les régions polaires, moins protégées par le champ magnétique, elles provoquent les spectaculaires aurores boréales et australes. Elles sont également responsables des lueurs que les astronautes perçoivent dans leurs yeux. En tant que rayonnements ionisants, elles peuvent également avoir des effets sur la santé. Par exemple, Thomas Pesquet a dépassé la limite d’exposition annuelle autorisée pour les travailleurs français lors de son séjour de six mois à bord de la Station spatiale internationale.

Les particules spatiales peuvent perturber le fonctionnement des circuits électroniques. Dans les années 1990, des composants électroniques de puissance utilisés notamment dans les trains tombaient en panne de manière inexpliquée. Des tests en surface et dans une mine de sel à 140 mètres de profondeur ont révélé que les problèmes disparaissaient sous terre, permettant d’identifier la cause et de concevoir des composants plus résistants.

Perturbation par une particule isolée : comment ça marche ?

Il est plus fréquent qu’une particule modifie une donnée stockée dans un circuit plutôt que de le détruire. Les ordinateurs stockent l’information sous forme de 0 et de 1, et une particule peut inverser ces valeurs, un phénomène appelé « perturbation par une particule isolée » ou single event upset en anglais.

En 2003, lors d’une élection communale à Schaerbeek, en Belgique, une liste a obtenu un surplus de 4 096 voix, correspondant précisément à une inversion de bits dans un nombre binaire, potentiellement causée par un single event upset.

Pour les applications aérospatiales, particulièrement exposées, des solutions existent. Certaines sont matérielles, comme l’utilisation de mémoires vives équipées de codes correcteurs d’erreurs, capables de détecter et de corriger certaines erreurs. Ces codes sont couramment utilisés dans les serveurs, mais moins fréquents dans les ordinateurs personnels en raison de leur coût. D’autres solutions sont logicielles, comme la vérification régulière des données, la duplication des informations, ou l’utilisation de codes de détection d’erreurs.

Des commandes de vol électriques à l’épreuve des pannes

Historiquement, les commandes de vol étaient transmises par des systèmes mécaniques (câbles, poulies, circuits hydrauliques) avec des systèmes de redondance. Depuis les années 1980, les avions modernes utilisent des commandes de vol électriques, remplaçant les liaisons mécaniques par des câblages et des calculateurs électroniques.

Ces systèmes réduisent la charge de travail des pilotes et améliorent la sécurité en vérifiant la validité des manœuvres et en prévenant des situations dangereuses, comme le décrochage. L’incident survenu sur l’Airbus A320 concerne un calculateur ELAC, qui contrôle les ailerons et les élévateurs, des gouvernes situées sur les ailes et le stabilisateur arrière.

Il est rassurant de noter que les problèmes liés aux rayonnements cosmiques sont plus fréquents à haute altitude, où l’atmosphère protectrice est plus mince, alors que les phases de décollage et d’atterrissage sont les plus critiques. Cela n’excuse cependant pas le dysfonctionnement constaté.

Les calculateurs d’aviation civile sont classés selon cinq niveaux de criticité, du niveau A (catastrophe potentielle) au niveau E (aucune conséquence pour la sécurité). Les commandes de vol électriques sont classées au niveau A et doivent donc répondre aux normes les plus strictes. On peut donc supposer que les systèmes de contrôle des A320 sont équipés de mécanismes de détection et de correction des erreurs, y compris celles causées par les rayonnements.

Sur les Airbus A330/A340, par exemple, il existe des systèmes de commande de vol primaires et secondaires. En cas de problème sur un système primaire, l’avion bascule automatiquement sur un autre. Si les systèmes primaires sont tous affectés, il est possible de passer aux systèmes secondaires, qui utilisent des composants différents.

Pourquoi les systèmes de sécurité n’ont-ils pas réagi plus rapidement ?

J’ai personnellement travaillé sur Astrée, un outil d’analyse statique de logiciels de contrôle. Il a été utilisé par Airbus pour vérifier la fiabilité de ses commandes de vol électriques. Au fil des années, j’ai pu constater l’engagement de l’entreprise envers les technologies logicielles de pointe, notamment la vérification formelle.

Plus récemment, mes recherches se sont concentrées sur les contre-mesures contre les perturbations informatiques provoquées par des rayonnements électromagnétiques, afin de prévenir les tentatives de fraude.

L’hypothèse d’une perturbation par une particule isolée reste plausible, mais le temps nécessaire pour traiter le problème est surprenant. Le système de sécurité du calculateur affecté aurait dû détecter l’incident et basculer automatiquement sur un système de secours. Il est donc essentiel d’attendre les conclusions de l’enquête pour déterminer si cette explication est correcte et comment un tel incident a pu se produire.

You may also like

Leave a Comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.