Home MondeGrande-Bretagne : là où les sociaux-démocrates opèrent le changement d’asile le plus radical de l’histoire

Grande-Bretagne : là où les sociaux-démocrates opèrent le changement d’asile le plus radical de l’histoire

by Clara Dubois

Publié le 16 novembre 2023 18h30. Le gouvernement britannique, dirigé par le parti travailliste, s’apprête à mettre en œuvre une réforme radicale de son système d’asile, une décision qui suscite des tensions au sein même de la majorité et qui est perçue comme une réponse à la montée en puissance de l’extrême droite.

  • Shabana Mahmood, la nouvelle ministre de l’Intérieur, est l’architecte de cette politique plus stricte, visant à réduire l’immigration clandestine et à renforcer les critères d’admission.
  • Les nouvelles mesures envisagées incluent un durcissement des conditions d’obtention du statut de réfugié, une limitation du regroupement familial et une possible réinterprétation de la Convention européenne des droits de l’homme.
  • Cette approche controversée, qui divise le parti travailliste, est également motivée par la crainte d’une progression du parti Réforme britannique, mené par Nigel Farage.

Londres s’apprête à opérer un virage à 180 degrés en matière d’asile. La ministre de l’Intérieur, Shabana Mahmood, a annoncé une série de mesures destinées à freiner l’afflux de migrants arrivant illégalement sur les côtes britanniques, notamment via la Manche. Plus de 39 000 personnes ont traversé la Manche cette année, un chiffre record qui alimente le débat public et la pression politique.

L’objectif affiché de Mme Mahmood est clair : rendre le Royaume-Uni moins attractif pour les migrants et mieux contrôler ses frontières. Elle souhaite notamment introduire des règles plus strictes concernant la maîtrise de l’anglais et l’absence de casier judiciaire pour les demandeurs d’asile. Le système actuel, qui permettait aux réfugiés de choisir librement leur lieu de résidence et de faire venir leur famille, serait également revu. Les nouveaux arrivants devraient désormais attendre vingt ans avant de pouvoir prétendre à un établissement permanent.

Ce durcissement de la politique migratoire est d’autant plus surprenant que Shabana Mahmood est elle-même issue de l’immigration. Fille de parents pakistanais arrivés en Grande-Bretagne dans les années 1960, elle représente une circonscription diversifiée à Birmingham. Lors d’une cérémonie organisée par le magazine conservateur Spectator, elle avait d’ailleurs plaisanté sur le fait d’être « dans une pièce avec des gens encore plus à droite qu’elle ».

Cette réforme s’inscrit dans un contexte de tensions politiques croissantes. Le parti Réforme britannique, dirigé par Nigel Farage, gagne du terrain dans les sondages, atteignant 33 % des intentions de vote, soit 15 points de pourcentage de plus que le parti travailliste au pouvoir. Nigel Farage dénonce une « invasion » et exige un contrôle plus strict des frontières.

La nouvelle ministre de l’Intérieur ne semble pas préoccupée par les accusations de racisme. Elle estime que son propre parcours la protège de telles critiques et n’hésite pas à menacer de sanctions visuelles (interdiction de visa) trois pays africains – le Congo, la Namibie et l’Angola – s’ils refusent de coopérer en matière de rapatriement des criminels et des migrants en situation irrégulière.

Cette approche radicale, inspirée par des politiques similaires menées au Danemark comme l’a souligné Mette Frederiksen, est également une réaction aux difficultés rencontrées par la Grande-Bretagne en raison des contrôles aux frontières renforcés par d’autres pays européens.

La réforme de Mme Mahmood suscite des vives critiques au sein même du parti travailliste. Des députés dénoncent la « cruauté » des mesures proposées et craignent qu’elles ne soient contraires aux principes fondamentaux du droit d’asile. Le Conseil pour les réfugiés a déclaré : « Ce n’est pas ce que nous sommes. »

La mise en œuvre de ces mesures nécessitera une réinterprétation de certains articles de la Convention européenne des droits de l’homme, notamment en ce qui concerne le droit à la vie familiale. Le gouvernement travailliste ne souhaite pas quitter la Convention, mais entend la faire évoluer pour faciliter les expulsions.

Selon l’ancien juge de la Cour suprême, Lord Sumption, cette approche pourrait conduire le Royaume-Uni à défier la Cour européenne des droits de l’homme, voire à en sortir, ce qui constituerait un nouveau « Brexit » des institutions européennes, une issue que le parti travailliste cherche à éviter à tout prix.

Le débat parlementaire s’annonce houleux. L’adoption de cette législation pourrait prendre près d’un an et dépendra de la capacité du Premier ministre Keir Starmer dont la popularité est en baisse à convaincre ses propres députés et à obtenir le soutien d’autres partis politiques.

Il est également incertain que ce durcissement de la politique migratoire dissuade les passeurs. À court terme, il pourrait même entraîner une augmentation des flux migratoires et des décès en mer, alors que davantage de personnes tentent de rejoindre le Royaume-Uni avant l’entrée en vigueur des nouvelles règles. Réduire l’attrait du Royaume-Uni pour les migrants sera une tâche longue et difficile. Shabana Mahmood est convaincue que l’avenir de la cohésion sociale et les chances de réélection du parti travailliste en dépendent. La nouvelle ministre de l’Intérieur, une musulmane pratiquante, se positionne ainsi au cœur du débat politique britannique, défiant à la fois l’extrême droite et son propre camp.

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