La psychiatrie, comme d’autres spécialités médicales, porte en elle un fardeau silencieux : une forme de honte professionnelle, une « lettre écarlate » invisible qui pèse sur les épaules des soignants après un échec thérapeutique, notamment en cas de suicide d’un patient. Une psychiatre témoigne de cette expérience, souvent vécue dans l’isolement et le doute.
« On ne sait jamais combien de temps il faudra la porter », confie-t-elle, évoquant ce sentiment d’être marquée par un échec, même lorsque l’on a tout fait correctement. Elle décrit cette « lettre » comme quelque chose de palpable, une honte qui semble se lire sur sa peau, particulièrement pesante après la perte d’un patient. « Je me sentais comme une Hester Prynn des temps modernes de l’hôpital », écrit-elle, faisant référence à l’héroïne du roman de Nathaniel Hawthorne, condamnée à porter une lettre écarlate en signe de péché.
La psychiatre souligne que, contrairement à d’autres domaines de la médecine où les complications peuvent rester obscures pour le grand public, les échecs en psychiatrie et en obstétrique-gynécologie sont souvent chargés d’émotion et de jugement. « Si un chirurgien vasculaire obtient un mauvais résultat lors d’un pontage poplité, le profane ne sait pas de quoi il s’agit et n’a donc pas d’opinion. Les complications ou les pertes psychiatriques ou obstétricales ont, comme elles le devraient, un poids émotionnel important. » La nature humaine, explique-t-elle, a tendance à chercher un coupable après une perte.
Elle reconnaît l’imprévisibilité du suicide et l’impossibilité de le prévenir à coup sûr. « Je connais les données ; Je sais que je ne peux pas prédire le suicide. Quand quelqu’un est parti, avoir pratiqué correctement n’enlève pas la douleur. » Cependant, elle insiste sur le fait que la « lettre écarlate » ajoute une dimension supplémentaire de culpabilité et de doute, exacerbée par la subjectivité inhérente à la psychiatrie.
Le plus difficile, selon elle, n’est pas tant le regard des autres que l’isolement et les pensées sombres qui assaillent lorsqu’on est seul. Elle avoue avoir envisagé l’abandon de sa profession, mais aussi avoir été confrontée à des pensées plus sombres, remettant en question sa propre valeur. « Peut-être que je mérite de cesser d’être ; peut-être que je ne mérite pas de vivre. »
Consciente de la fragilité psychologique des médecins, en particulier des femmes (qui présentent un risque de suicide 2,5 fois plus élevé que la population générale), elle s’inquiète particulièrement des jeunes psychiatres confrontés pour la première fois à cette épreuve. Elle appelle à la solidarité entre pairs, à l’importance de pouvoir partager ses doutes et ses peurs sans jugement.
« Je sais aussi que j’appellerai toujours mes collègues et les rassurerai lorsque j’entends quelque chose qui me fait me demander s’ils ont glissé leur propre lettre. » Elle espère que son témoignage pourra aider d’autres à briser le silence et à accepter que porter la « lettre écarlate » n’est pas une fatalité.
Après des années, la psychiatre affirme avoir réussi à se libérer de ce fardeau, mais elle reste consciente du risque de le porter à nouveau. « Plus je pratique longtemps, plus je risque de porter à nouveau la lettre, et parfois cela m’empêche de dormir la nuit. »