Home MondeLa prise de pouvoir militaire en Guinée-Bissau met en lumière la triste histoire de coups d’État du pays et l’aggravation de la crise dans la région.

La prise de pouvoir militaire en Guinée-Bissau met en lumière la triste histoire de coups d’État du pays et l’aggravation de la crise dans la région.

by Clara Dubois

Un coup d’État militaire a renversé le gouvernement en Guinée-Bissau le 26 novembre 2025, à la veille de l’annonce officielle des résultats de l’élection présidentielle. L’armée justifie son action par un complot de déstabilisation impliquant des politiciens et des trafiquants de drogue, et a suspendu le processus électoral.

Le général Horta Inta-a, chef de la garde présidentielle, a été investi comme chef de la transition, et Ilídio Vieira Téun, un proche collaborateur du président sortant Umaro Sissoco Embaló, a été nommé Premier ministre. Cette rapidité et les liens entre Embaló et les nouvelles figures au pouvoir ont alimenté les accusations de l’opposition et de certains dirigeants ouest-africains, qui estiment que ce coup d’État vise à maintenir Embaló au pouvoir par des moyens détournés.

Quelles que soient les motivations réelles, cet événement souligne une crise démocratique grandissante dans la région et l’incapacité persistante de la Guinée-Bissau à rompre avec son histoire marquée par les coups d’État. Selon John Joseph Chin, spécialiste du sujet, le pays est pris au piège d’une spirale où pauvreté et instabilité politique se renforcent mutuellement.

La Guinée-Bissau rejoint ainsi une « ceinture des coups d’État » qui s’étend au Sahel, une région devenue, depuis 2020, un épicentre mondial du terrorisme et des prises de pouvoir militaires. Ce coup d’État est le onzième réussi en Afrique depuis 2020, et le deuxième en 2025 après celui de Madagascar en octobre, survenu après des manifestations menées par la génération Z.

Près des trois quarts des tentatives de coup d’État dans le monde depuis 2020 se sont produites en Afrique de l’Ouest ou au Sahel, une proportion encore plus élevée de succès. Cette vague d’instabilité frappe une région qui représente moins de 10 % de la population africaine et du nombre total d’États dans le monde.

Les raisons de ces coups d’État sont multiples. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, elles ont été liées à la montée du terrorisme, à la désinformation russe et à un sentiment anti-français croissant. En Guinée-Bissau, les données de l’organisation ACLED (Armed Conflict Location and Event Data) ne révèlent que peu de conflits ou de protestations avant le coup d’État. L’événement semble donc davantage motivé par un opportunisme politique à la suite d’élections contestées et entachées d’irrégularités.

La Guinée-Bissau a déjà connu une instabilité politique chronique, avec cinq tentatives de coup d’État manquées et trois réussies depuis son indépendance du Portugal en 1974. Des coups d’État ont renversé le régime à parti unique en 1980, le gouvernement autoritaire de Kumba Yala en 2003, et ont conduit à l’instauration d’un régime militaire indirect en 2012. Une tentative avortée en 1998 avait même déclenché la seule guerre civile du pays.

Depuis 2020, la Guinée-Bissau a été le théâtre d’une tentative de coup d’État en février 2022, ainsi que d’une mutinerie à la fin de l’année, que le président Embaló avait qualifiée de tentative de prise de pouvoir. Le coup d’État de novembre 2025 faisait suite à la découverte d’un prétendu complot, révélé fin octobre, qui avait conduit à l’arrestation de plusieurs officiers supérieurs.

Selon les experts, cette succession d’événements illustre un schéma : les coups d’État tendent à en engendrer d’autres. Sept des neuf pays ayant connu un coup d’État réussi depuis 2020 avaient déjà subi un coup d’État au cours des vingt années précédentes. Les pays ayant connu une instabilité récente sont beaucoup plus susceptibles d’être confrontés à de nouveaux coups d’État, tandis que ceux qui ont connu une période de stabilité relative sont moins vulnérables.

Après la tentative de coup d’État de 2022, Embaló avait cherché à renforcer le pouvoir exécutif et à réduire les contre-pouvoirs. Les données montrent une diminution significative de la contestation électorale, de la participation électorale et des contraintes exercées sur le pouvoir exécutif en Guinée-Bissau depuis lors. Le projet « Varieties of Democracy » a qualifié le pays d’« autocratie électorale » en 2022, désignant les gouvernements élus par des moyens frauduleux et gouvernant de manière autoritaire.

Embaló a dissous le Parlement dominé par l’opposition en décembre 2023, sous prétexte d’un complot de coup d’État, laissant le pays sans assemblée législative. Au début de 2025, il a renoncé à sa promesse de démissionner à la fin de son premier mandat et a annoncé sa candidature à un second mandat, après avoir empêché le principal parti d’opposition de se présenter. Certains craignaient qu’il ne tente de truquer les élections, à l’instar de ce qui s’est passé au Cameroun voisin en octobre 2025.

Le président rwandais Paul Kagame a affirmé que certains coups d’État, ceux qui s’opposent à la corruption et à la mauvaise gouvernance, pouvaient être justifiés. Cependant, cet événement en Guinée-Bissau correspond davantage au schéma d’un « coup d’État de veto », visant à empêcher le vainqueur des élections d’accéder au pouvoir. La présence d’alliés d’Embaló au sein du gouvernement intérimaire renforce les accusations de l’opposition.

La promesse du nouveau gouvernement de tenir des élections démocratiques dans un an doit être accueillie avec scepticisme, car le calendrier électoral promis n’a pas été respecté dans d’autres pays du Sahel après un coup d’État. La communauté internationale, qui a condamné le coup d’État – des Nations Unies à l’Union africaine en passant par la CEDEAO – devra déterminer si elle est disposée et capable de prendre des mesures concrètes pour aider la Guinée-Bissau à revenir à un ordre constitutionnel, compte tenu des difficultés rencontrées par d’autres pays confrontés à des situations similaires.

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