Publié le 21 octobre 2025 à 15h52. Une étude révolutionnaire révèle que l’opium était bien plus présent dans l’Égypte antique qu’on ne le pensait, remettant en question des siècles de théories sur les pratiques et les usages de cette substance. L’analyse d’un vase en albâtre inscrit, datant de l’époque perse, a confirmé la présence d’alcaloïdes opiacés.
Des chercheurs de l’Université de Yale ont identifié avec certitude le contenu d’un précieux vase égyptien en albâtre portant le nom du roi perse Xerxès Ier, décédé en 465 avant J.-C. Les résultats de leurs analyses indiquent que le récipient contenait de l’opium.
Cette découverte, basée sur l’analyse des résidus organiques, constitue la preuve la plus solide à ce jour de l’importance des opiacés dans les sociétés anciennes, dépassant leur utilisation occasionnelle ou symbolique. L’étude se concentre sur un objet exceptionnel : un albâtre – un récipient de forme caractéristique – d’environ 22 centimètres de haut, sculpté dans de la calcite égyptienne, et conservé dans la collection babylonienne de Yale.
Ce qui rend ce vase particulièrement précieux, ce sont les inscriptions gravées sur sa surface en quatre langues anciennes : l’akkadien, l’élamite, le persan et l’égyptien. Ces inscriptions proclament le nom de Xerxès Ier et son titre de Grand Roi. Une annotation en hiéroglyphique égyptien tardif précise même la capacité du récipient : environ douze unités de mesure, équivalant à environ 1 200 millilitres.

Les récipients en albâtre inscrits comme celui-ci sont extrêmement rares. Les chercheurs estiment qu’il existe moins de dix spécimens intacts dans le monde, généralement associés à des contextes d’élite, tels que le Mausolée d’Halicarnasse ou les tombes de hauts dignitaires. L’étude précise que l’opinion générale des chercheurs est que ces albâtres ont été produits, et au moins initialement inscrits, en Égypte. On pense qu’ils faisaient partie des tributs ou des cadeaux envoyés d’Égypte aux palais de Mésopotamie, pour être ensuite distribués aux élites de l’époque de l’Empire achéménide, qui les appréciaient au point de les emporter dans leurs tombes.
Pendant plus d’un siècle, le contenu réel de ces récipients est resté un mystère, alimentant toutes sortes de spéculations. Les hypothèses allaient de l’utilisation de cosmétiques ou de parfums à l’idée de messages privés échangés entre le roi et ses fonctionnaires. Aujourd’hui, la science apporte une réponse définitive.
La science au service de l’histoire
Pour percer le secret de ce vase vieux de 2 500 ans, l’équipe du Yale Ancient Pharmacology Program (YAPP) a utilisé une technique d’analyse non destructive des résidus organiques (ORA). Cette méthode a permis d’extraire des échantillons pour analyse sans endommager l’objet précieux.
Perfectionnée au cours de deux décennies, la technique consiste à introduire de l’éthanol chaud – un solvant efficace et peu toxique – à l’intérieur du récipient et à l’agiter doucement pendant environ une minute. Ce « rinçage » permet au solvant de dissoudre les minuscules particules de substances organiques imprégnant la paroi de calcite. Le liquide obtenu est filtré puis analysé par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (GC-MS), une technique analytique très sensible capable d’identifier des molécules spécifiques, même à de faibles concentrations.
Les résultats, présentés sous forme de graphique ou de chromatogramme, étaient sans équivoque. Les échantillons prélevés sur l’albâtre de Yale ont révélé la présence de plusieurs alcaloïdes de l’opium : noscapine, hydrocotamine, morphine, thébaïne et papavérine. Ces composés sont, selon l’étude, des biomarqueurs diagnostiques bien connus de l’opium, l’empreinte chimique du pavot (Papaver somniferum).

Les chercheurs ont trouvé un écho à leurs résultats dans des analyses antérieures de récipients en calcite et de petits récipients en céramique chypriote, connus sous le nom de Jarritas à base d’anneau, découverts dans une tombe de l’époque du Nouveau Royaume à Sedment (Égypte), et aujourd’hui conservés au Penn Museum. Ces pots, dont la forme rappelle celle des capsules de pavot, avaient déjà été associés à l’opium par certains chercheurs, mais leur contenu n’a été définitivement vérifié qu’empiriquement récemment.
Les récipients en albâtre de Sedment, contemporains de ces cruches chypriotes, présentaient également des traces évidentes d’un résidu sombre et fortement aromatique, une description qui correspond à celle de l’albâtre de Yale. L’analyse des résidus des navires de Sedment a également révélé, bien que dans un état plus dégradé, plusieurs des mêmes biomarqueurs de l’opium. Cela suggère une tradition continue ou, du moins, une connaissance largement répandue de l’utilisation de ces substances.
Repenser le passé : des opioïdes dans la tombe de Toutankhamon ?
L’impact de cette découverte dépasse le cadre d’un seul vase. Les auteurs de l’étude osent reconsidérer l’un des sites archéologiques les plus célèbres de l’histoire : le tombeau du pharaon Toutankhamon (KV62). Howard Carter y a découvert en 1922 un grand nombre de récipients égyptiens en albâtre de fabrication exquise. Dans de nombreux cas, ces récipients contenaient encore des restes organiques collants brun foncé avec une odeur distinctive.
Dans les années 1930, le chimiste Alfred Lucas a analysé ce contenu et, de manière novatrice pour l’époque, a tiré une conclusion surprenante : seule une poignée de ces récipients contenaient des onguents ou des parfums. Pour la grande majorité, il n’a pas pu identifier leur nature et les a officiellement classés comme « incertains ». L’étude actuelle propose une explication audacieuse : il est donc très possible, voire probable, […] qu’au moins une partie du grand nombre de vaisseaux de calcite restants […] contenaient en fait des opiacés dans le cadre d’une ancienne tradition égyptienne de longue date que nous commençons seulement à comprendre.
Cette réinterprétation est renforcée par un détail historique curieux. Carter a documenté que le tombeau de Toutankhamon avait été pillé à deux reprises dans l’Antiquité. Le premier pillage visait les métaux précieux, mais le second était plus méthodique et visait spécifiquement le contenu des récipients en albâtre. Les voleurs ont même gratté l’intérieur pour récupérer les restes organiques, laissant des traces d’empreintes digitales, et ont utilisé des sacs en cuir pour transporter leur butin. Il est peu probable que des onguents et des aromates ordinaires, aussi utiles soient-ils, aient pu susciter […] un tel appétit dévoué de la part de voleurs déterminés, affirment les chercheurs.
L’étude met également en lumière les raisons pour lesquelles l’albâtre égyptien (calcite) était le matériau privilégié pour ces contenus. La calcite possède un fort caractère lipophile, c’est-à-dire qu’elle attire et retient les molécules organiques grasses. Les chercheurs ont noté que, contrairement aux récipients en céramique, les premiers « rinçages » au solvant sur l’albâtre de Yale éliminaient pratiquement tous les résidus détectables, tandis que les « rinçages » suivants revenaient presque propres. Leur théorie est que la structure de la calcite du vase agissait comme une éponge, préservant une masse critique de composés fragiles de l’opium pendant des millénaires, mais les libérant immédiatement et efficacement au contact du solvant chaud. Cela suggère que le choix de la calcite n’était pas seulement esthétique, mais aussi fonctionnel, idéal pour préserver et éventuellement valoriser ou protéger certaines substances organiques précieuses.
La découverte du vase de Yale a des implications considérables. Elle réfute les spéculations traditionnelles qui persistent depuis un siècle, selon lesquelles ces récipients ne contenaient que des produits cosmétiques ou des messages secrets. Au contraire, elle révèle une pratique culturelle et pharmaceutique plus complexe.
L’étude conclut que sur la base d’échantillons de résidus organiques prélevés dans la collection babylonienne de Yale et au Penn Museum, il existe désormais suffisamment de preuves pour suggérer qu’au moins certains types de récipients égyptiens en albâtre étaient directement liés au stockage, à la préparation et à la consommation d’opium, au-delà d’une utilisation plus générale de la calcite.
Et ajoute : la réalité d’un programme beaucoup plus complexe et systématique d’utilisation d’opiacés dans les cultures de l’Égypte ancienne et des terres environnantes apporte un nouvel éclairage sur les découvertes archéologiques passées et encourage des conclusions plus nuancées concernant les récipients égyptiens en albâtre.
Cette découverte réécrit un chapitre de l’histoire ancienne et, en approfondissant le rôle culturel des opiacés dans le passé, peut offrir des informations précieuses pour comprendre la relation complexe de l’humanité avec ces substances dans le présent. La pharmacopée antique, loin d’être primitive, se révèle une fois de plus comme un domaine de connaissance sophistiqué dont l’étude ne fait que commencer.
SOURCES
Andrew J. Koh, Agnete W. Lassen, Alison M. Crandall; La pharmacopée des récipients en albâtre de l’Égypte ancienne : une approche transdisciplinaire avec des artefacts hérités. Journal d’archéologie et d’études du patrimoine de la Méditerranée orientale, 1er septembre 2025 ; 13 (3) : 317-333. doi.org/10.5325/jeasmedarcherstu.13.3.0317
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