Une nouvelle initiative civile, signée à Nairobi le 16 décembre, tente de relancer les efforts de paix au Soudan, mais suscite déjà des interrogations sur sa représentativité et son efficacité. La feuille de route en neuf points, élaborée par des partis politiques, des mouvements armés et des organisations de la société civile, vise à mettre fin à la guerre qui déchire le pays et à rétablir un processus de transition démocratique.
Cette déclaration, présentée comme un « troisième pôle » face aux deux belligérants principaux – l’Armée soudanaise (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) – ambitionne de redonner aux civils un rôle politique après des mois d’effacement. Les signataires espèrent ainsi reprendre le contrôle de leur destin politique, mais la feuille de route ne contient aucune mesure concrète concernant une réforme militaire.
L’initiative intervient après une déclaration du « Quad » – composé de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et des États-Unis – publiée en septembre dernier. Le Quad avait alors appelé à une trêve immédiate de trois mois, à un accès humanitaire et à l’ouverture d’un processus politique pour une transition civile, tout en insistant sur l’exclusion des anciens membres du régime d’Omar al-Bachir et sur la nécessité de placer les forces de sécurité sous contrôle civil. La déclaration de Nairobi reprend ces points essentiels.
Parmi les signataires figurent le Parti national Umma, le Parti du Congrès soudanais, des organisations de la société civile comme l’Association des avocats du Darfour et la Coordination des personnes déplacées et des réfugiés, ainsi que le Mouvement de libération du Soudan (SLM-AW) dirigé par Abdelwahid al-Nur. L’ancien Premier ministre Abdalla Hamdok, qui avait dirigé le gouvernement de transition après le renversement d’al-Bachir en 2019, a également apposé sa signature.
L’adhésion d’al-Nur, chef historique du SLM-AW qui contrôle le Jebel Marra au Darfour et qui a toujours rejeté les accords politiques négociés par les élites, est perçue par certains comme une avancée significative.
Cependant, des voix s’élèvent pour remettre en question la représentativité de cette coalition. Le chercheur soudanais Hamid Khalafallah estime que la déclaration ne reflète pas le mouvement civique soudanais dans son ensemble. « Il s’agit en grande partie d’une reproduction d’anciens groupes qui ont eu du mal à représenter le peuple soudanais », a-t-il déclaré à Al Jazeera. « C’est toujours un groupe d’élite qui fait de la politique de la même manière qu’il l’a toujours fait. »
Les comités de résistance, issus du mouvement de protestation qui avait contribué au renversement d’al-Bachir en 2019, ont été mentionnés dans la déclaration, mais aucun n’y a formellement adhéré. Des versions préliminaires auraient été diffusées sans véritable consultation collective, alimentant les craintes d’une instrumentalisation des civils sur le terrain.
Par ailleurs, l’Union européenne se montre prudente face à cette initiative. Un haut diplomate européen, sous couvert d’anonymat, a déclaré que Bruxelles ne considère pas la feuille de route de Nairobi comme la base d’un processus civil unifié. « Nous souhaitons voir un seul processus civil, c’est pourquoi nous soutenons l’Union africaine », a-t-il précisé. « Tout le reste n’est qu’une distraction, comme celle de Nairobi. »
L’UE privilégie la consolidation des plateformes civiles existantes au sein d’un cadre unique, crédible et largement accepté par la société soudanaise, sous l’égide de l’UA. L’objectif est de créer un « troisième pôle » crédible, capable de s’opposer aux SAF et aux RSF, et de mener à une solution inclusive.
L’UE envisage de construire une large coalition qui pourrait prendre les rênes une fois que les propositions de trêve humanitaire et de cessez-le-feu du Quad auront été acceptées par les deux parties, incluant des réformes plaçant les forces de sécurité sous une surveillance civile.
La frustration des acteurs internationaux face à la fragmentation du paysage civil soudanais est palpable. L’UE insiste sur le fait que renoncer à soutenir un processus unifié reviendrait à légitimer le régime militaire en place.
« Bien sûr, nous ne sommes pas naïfs et nous ne pensons pas que les civils prendront le relais demain », a déclaré le responsable européen. « Mais nous devons défendre nos valeurs. » Il a également critiqué les actions des deux forces armées, estimant qu’aucune ne peut être considérée comme une autorité gouvernementale légitime. « Je ne qualifierais pas ce que font les RSF au Darfour de « gouverner ». L’Armée soudanaise fait un peu mieux, mais pas beaucoup », a-t-il ajouté, pointant du doigt l’accord pétrolier conclu récemment par les deux parties, où « l’argent est plus important que les gens ».
L’expert politique américano-africain Cameron Hudson estime que la déclaration de Nairobi semble s’aligner sur la déclaration du Quad, dans le but d’obtenir le soutien de ce dernier. Il met en garde contre le risque de lier prématurément les efforts de cessez-le-feu à des réformes militaires, soulignant que ces dernières devraient suivre une voie distincte jusqu’à ce que la violence s’apaise. La tension demeure vive, le Quad et l’UE affirmant de plus en plus que ni les SAF ni les RSF ne devraient avoir d’avenir politique et que les vestiges du régime d’al-Bachir doivent être totalement exclus.
Pour aller plus loin
