La rencontre entre le président américain Donald Trump et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à la Maison Blanche, mardi, a mis en lumière une réalité géopolitique complexe : les intérêts stratégiques et économiques l’emportent souvent sur les considérations liées aux droits de l’homme. L’échange a été marqué par l’indifférence affichée par Trump face aux questions concernant l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018.
Lors d’une conférence de presse commune, Trump a minimisé l’affaire Khashoggi, déclarant : « Beaucoup de gens n’aimaient pas ce monsieur dont vous parlez. Que vous l’aimiez ou non, des choses arrivent, mais il n’en savait rien, et nous pouvons en rester là. » Cette réaction fait écho à des déclarations similaires faites peu après la mort du journaliste, où Trump avait évoqué des accusations saoudiennes présentant Khashoggi comme un « ennemi de l’État » et membre des Frères musulmans, concluant : « Il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet événement tragique – peut-être qu’il l’a fait ou peut-être pas ! »
Cette attitude contraste fortement avec les promesses de l’administration Biden, qui avait qualifié le prince héritier de « paria » après le meurtre de Khashoggi et dénoncé les actions saoudiennes au Yémen. Cependant, la flambée des prix du pétrole suite à l’invasion russe de l’Ukraine a conduit à un revirement, symbolisé par la poignée de main entre Biden et le prince héritier à Riyad en 2022. Avant les attentats du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, l’administration Biden travaillait même sur un accord tripartite impliquant un traité de défense mutuelle entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, une normalisation diplomatique entre l’Arabie saoudite et Israël, et des progrès vers une solution à deux États israélo-palestiniens.
Trump s’est d’ailleurs moqué de cette poignée de main, affirmant : « Je prends cette main. … Je m’en fous de l’endroit où cette main était ! »
Au-delà des postures, la réunion a abouti à des accords concrets. Le prince héritier a promis 1 000 milliards de dollars (environ 930 millions d’euros) d’investissements dans l’économie américaine, une somme révisée à la hausse par rapport à une promesse antérieure de 600 milliards de dollars (environ 560 millions d’euros). L’Arabie saoudite s’est également engagée à acheter 300 chars de combat américains. Trump a annoncé son intention d’approuver la vente d’avions de combat F-35 à l’Arabie saoudite, malgré les réserves exprimées par les militaires américains et les partisans d’Israël. Il a également évoqué la possibilité d’élever l’Arabie saoudite au statut d’« allié majeur non-OTAN », facilitant ainsi l’acquisition d’armes américaines.
La relation entre les États-Unis et l’Arabie saoudite ne se limite plus aux questions de défense et d’énergie. L’Arabie saoudite ambitionne de devenir un acteur majeur dans les domaines de l’intelligence artificielle et des centres de données, comme en témoigne la participation d’Elon Musk et de Jensen Huang de Nvidia à un forum d’investissement prévu mercredi. Les États-Unis considèrent également l’Arabie saoudite comme une source potentielle de minéraux de terres rares.
Cependant, l’Arabie saoudite a considérablement évolué depuis 2018. Le pays a connu une libéralisation rapide et profonde, avec la marginalisation de la police religieuse, la levée des lois restrictives sur le genre (notamment l’interdiction de conduire pour les femmes) et l’autorisation de produits culturels étrangers. Le prince héritier a également abandonné des pratiques déstabilisatrices telles que l’enlèvement de Premiers ministres libanais ou le blocus du Qatar. La guerre au Yémen, longue et destructrice, a pris fin.
Malgré ces changements, l’Arabie saoudite reste une dictature absolue où l’opposition politique est réprimée et où les exécutions de dissidents sont fréquentes. Néanmoins, l’époque où le prince héritier était considéré comme un « paria » à Washington semble révolue.
L’évolution de l’attitude de certains sénateurs républicains, comme Lindsey Graham et Marco Rubio, illustre ce changement. Graham, qui avait initialement critiqué le prince héritier, a depuis renoué avec lui. Rubio, qui avait qualifié MBS de « gangster », était présent à la réunion de mardi en tant que secrétaire d’État de Trump.
L’Arabie saoudite reste un partenaire essentiel pour les États-Unis, mais elle diversifie également ses alliances, notamment avec la Chine et le Pakistan, qui lui a récemment proposé un pacte de défense. La question demeure de savoir si l’Arabie saoudite a encore besoin d’une relation avec un pays aussi imprévisible que les États-Unis.
Le prince héritier a réaffirmé son intérêt pour les Accords d’Abraham, mais a souligné la nécessité d’ouvrir la voie à une solution à deux États pour le conflit israélo-palestinien. Il a également insisté sur l’importance de ne pas ignorer la colère suscitée par la guerre à Gaza, une question qui préoccupe également le roi Salmane, chef de l’État saoudien.
