Home MondeLe système juridique chinois remodèle la souveraineté et la sécurité de la chaîne d’approvisionnement

Le système juridique chinois remodèle la souveraineté et la sécurité de la chaîne d’approvisionnement

by Clara Dubois

Publié le 3 décembre 2025 à 03h20. La mer de Chine méridionale, voie maritime cruciale pour le commerce mondial, devient un terrain d’affrontement juridique pour la Chine, qui utilise son droit interne pour asseoir sa souveraineté et potentiellement perturber les chaînes d’approvisionnement internationales.

  • La Chine utilise de plus en plus le droit comme une arme stratégique en mer de Chine méridionale, notamment autour du banc de Scarborough.
  • Cette stratégie juridique, dite « lawfare », pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les entreprises dépendantes des routes maritimes de la région.
  • Les entreprises doivent intégrer ces risques juridiques dans leurs modèles de gestion des risques géopolitiques et diversifier leurs itinéraires.

Alors que l’attention se concentre souvent sur les tensions entre les États-Unis et la Chine concernant la technologie et Taïwan, une menace plus insidieuse se développe en mer de Chine méridionale : une guerre juridique menée par Pékin pour étendre son influence et contrôler une voie navigable essentielle. Après un incident récent impliquant un porte-avions américain près du banc de Scarborough, la Chine a déployé des navires de guerre et des avions pour contester une patrouille philippine de routine, illustrant la montée des tensions dans cette zone contestée.

Le banc de Scarborough, point de friction entre les Philippines et la Chine depuis des décennies, est devenu un laboratoire pour la stratégie juridique chinoise. Traditionnellement une zone de pêche pour les deux pays, il se situe, selon le droit international, dans la zone économique exclusive des Philippines, leur conférant des droits souverains sur ses ressources. Après une impasse en 2012, la Chine a pris le contrôle du banc. En 2016, La Haye a statué en faveur des Philippines, invalidant les revendications de souveraineté chinoises et condamnant les dommages environnementaux causés par Pékin. La Chine a rejeté cette décision.

Après avoir autorisé un accès limité aux Philippines pendant quelques années, la Chine a de nouveau restreint l’accès au banc à partir de 2019. Elle a ensuite étendu ses lois administratives, intégrant sa Garde côtière à son armée et autorisant ses navires à opérer dans des zones éloignées de son continent. Parallèlement, elle a renforcé sa milice maritime, composée de navires de pêche civils utilisés à des fins militaires, afin d’accroître sa présence autour du banc. En adoptant ces lois nationales, la Chine cherche à légitimer ses violations du droit international, une forme de « lawfare ».

En septembre dernier, la Chine a franchi une nouvelle étape en établissant une réserve naturelle sur le banc de Scarborough. Selon la loi chinoise, l’entrée de navires étrangers dans les zones réglementées du banc est désormais interdite. En se présentant comme un protecteur de l’environnement, la Chine tente de renverser le récit de la décision arbitrale de 2016. Elle utilise ainsi le droit de la conservation pour affirmer sa souveraineté.

Ce comportement de la Chine ne se limite pas à une nuisance pour les pêcheurs philippins ou à une menace pour la souveraineté des Philippines. Les tactiques juridiques développées à Scarborough se propagent désormais à des eaux empruntées par des flux commerciaux mondiaux essentiels. Partout en mer de Chine méridionale, la Chine affirme son droit national, déploie sa Garde côtière pour l’appliquer et normalise sa juridiction, y compris dans les zones économiques exclusives de ses voisins. Elle exige également que les navires signalent leur présence dans les eaux et l’espace aérien revendiqués, adoptant une conduite dangereuse envers ceux qui refusent et se réservant le droit d’arraisonner et d’inspecter les navires.

Les entreprises opérant dans cette région doivent comprendre ces stratégies juridiques. Des entreprises ont déjà subi des pressions de la Chine pour modifier leurs activités commerciales afin d’éviter des représailles. Delta Air Lines a retiré Taïwan et le Tibet de sa liste de destinations après des demandes chinoises, et le site web chinois de Marriott a été suspendu après avoir listé ces régions comme des pays distincts. Dans le domaine maritime, la coercition pourrait être encore plus forte.

Plus de 20 % du commerce maritime mondial transite par le détroit de Taïwan, situé à l’extrémité nord de la mer de Chine méridionale. Dans un contexte de tensions croissantes autour de Taïwan, la Chine pourrait chercher à protéger ses propres chaînes d’approvisionnement tout en exploitant les vulnérabilités de celles des États-Unis et de leurs alliés. Elle pourrait également augmenter les coûts de transport et utiliser les retards à son avantage stratégique.

À mesure que le conflit juridique s’intensifie, il devient de plus en plus difficile pour les entreprises de rester neutres. Le silence peut être interprété comme un acquiescement, et la conformité comme une reconnaissance de la juridiction chinoise. Les entreprises pourraient être amenées à demander des autorisations pour entrer dans certaines zones maritimes ou aériennes, renforçant ainsi les revendications de la Chine. Celles qui demandent des permis d’exploration aux voisins de la Chine dans des zones contestées pourraient faire face à des représailles.

Les entreprises doivent intégrer le droit dans leurs modèles de gestion des risques géopolitiques, diversifier leurs itinéraires maritimes et créer des alternatives d’accès aux ports. La planification de scénarios et la simulation de perturbations de la chaîne d’approvisionnement sont cruciales. Une coordination avec les gouvernements des États-Unis et des pays partenaires est également essentielle. La Chine n’attend pas une guerre ouverte pour affirmer son contrôle sur la mer de Chine méridionale. Elle le fait déjà par le biais de son droit interne, de ses réglementations et de son interprétation du droit international.

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