Publié le 7 décembre 2023 20:54:00. Des affrontements frontaliers entre les forces afghanes et pakistanaises, déclenchés par des accusations mutuelles de soutien à des groupes terroristes, ont ravivé les tensions et remodelé l’image des talibans au sein de l’Afghanistan, où ils sont désormais perçus par certains comme des défenseurs de la souveraineté nationale.
- Fin novembre, des échanges de tirs ont éclaté le long de la ligne Durand (2 640 km), la frontière contestée entre l’Afghanistan et le Pakistan.
- Les talibans accusent le Pakistan d’avoir tué dix civils, dont neuf enfants, dans des bombardements sur le territoire afghan.
- Cette confrontation a suscité un regain de popularité pour les talibans, même parmi d’anciens opposants, mais des experts remettent en question leur capacité à gagner une légitimité durable grâce à ce conflit.
Les tensions entre l’Afghanistan et le Pakistan se sont exacerbées fin novembre suite à un échange de tirs le long de la ligne Durand, une frontière de 2 640 kilomètres (1 600 miles) âprement disputée. Les talibans ont accusé leurs voisins pakistanais d’avoir causé la mort de dix civils, dont neuf enfants, lors de frappes aériennes. En représailles, le groupe radical a lancé ses propres attaques de part et d’autre de la frontière.
Les forces armées pakistanaises ont nié ces accusations, affirmant qu’elles ciblaient des groupes terroristes retranchés sur le sol afghan. Cette escalade a eu des répercussions inattendues au sein de l’Afghanistan, où les talibans ont bénéficié d’un regain de soutien populaire.
Dans des villes comme Khost et Jalalabad, des foules se sont rassemblées pour accueillir les combattants talibans avec des guirlandes. Des vidéos présentant les talibans comme les protecteurs de l’intégrité territoriale de l’Afghanistan ont rapidement fait le tour des réseaux sociaux. Un changement de perception notable, même parmi d’anciens responsables de la sécurité afghans, autrefois farouches adversaires des islamistes.
Khushal Sadat, ancien vice-ministre de l’Intérieur qui a combattu les talibans pendant des années, a exprimé son soutien, notant que les dirigeants actuels ont réagi de manière plus décisive aux attaques pakistanaises que le gouvernement précédent, soutenu par l’Occident.
Bismillah Taban, analyste de la sécurité et ancien responsable gouvernemental afghan, a déclaré que les talibans ont saisi cette opportunité pour tenter d’améliorer leur image.
« Ses partisans ont tenté de profiter de l’occasion pour blanchir l’image des talibans »,
Bismillah Taban, analyste de la sécurité
Il a ajouté que de nombreux responsables du régime ont amplifié la diffusion de ces images.
Cependant, de nombreux experts, y compris d’anciens membres du gouvernement afghan, estiment que cette confrontation avec le Pakistan ne suffira pas à conférer une légitimité durable aux talibans. Mujib Rahman Rahimi, qui a occupé des postes importants avant la prise de pouvoir des talibans, a souligné que ce conflit ne représente pas une guerre de l’Afghanistan dans son ensemble.
« Ces affrontements ne sont pas une guerre du gouvernement légitime de l’Afghanistan, ni une guerre du peuple afghan contre le Pakistan »,
Mujib Rahman Rahimi, ancien responsable gouvernemental
Il affirme que ces escarmouches reflètent plutôt une rupture entre les talibans et leurs anciens soutiens pakistanais.
D’autres, comme Abbas Basir, ancien ministre de l’Éducation, estiment que les actions des talibans ne sont pas motivées par l’intérêt national, mais par leur décision d’héberger des militants qui déstabilisent les deux côtés de la frontière. Plus précisément, les talibans afghans sont accusés d’offrir un refuge au Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), une organisation armée idéologiquement proche des talibans et qui cible l’État pakistanais.
« En abritant le TTP, les talibans ont créé les conditions de cette confrontation avec le Pakistan »,
Abbas Basir, ancien ministre de l’Éducation
Il souligne que la population afghane s’oppose également à la présence du TTP sur son territoire.
Il y a quelques années encore, les relations entre les talibans et l’armée pakistanaise étaient loin d’être hostiles. Des images datant d’août 2021 montrent le général Faiz Hameed, alors chef des renseignements militaires pakistanais, buvant le thé avec des dirigeants talibans à Kaboul. Ces photos avaient alors été interprétées comme la preuve de l’influence d’Islamabad sur le groupe.
Aujourd’hui, le Pakistan accuse les talibans de permettre aux membres du TTP de planifier et de coordonner des attaques contre les forces de sécurité pakistanaises depuis l’Afghanistan. Les talibans réfutent ces allégations, affirmant qu’ils ne permettent à aucun groupe d’utiliser le territoire afghan pour menacer des pays tiers.
Les tensions ont atteint leur paroxysme en octobre, après des attentats à la bombe au Pakistan. Des combattants talibans ont alors attaqué des postes frontières pakistanais, qui ont riposté par des tirs de mortier et des frappes de drones. Le 19 octobre, les deux parties ont convenu d’un cessez-le-feu à la suite de négociations à Doha, au Qatar, sans toutefois parvenir à une solution durable. Les pourparlers de paix sont régulièrement interrompus par de nouvelles flambées de violence.
