Publié le 15 mars 2024. L’arrivée potentielle de casinos à New York inquiète un joueur de poker régulier, qui craint la disparition d’un monde souterrain unique, fait de clubs clandestins et de rencontres humaines, au profit d’une offre plus impersonnelle et standardisée.
- L’État de New York envisage d’attribuer trois licences pour des casinos à New York même.
- L’auteur, joueur de poker depuis l’adolescence, s’inquiète de l’impact de ces casinos sur les clubs de poker privés, souvent illégaux, qui prospèrent dans la ville.
- Il évoque l’histoire des clubs de poker new-yorkais, du Mayfair, lieu mythique des années 1990, aux repaires plus modestes d’aujourd’hui.
Comme beaucoup d’habitants de New York, j’ai appris avec une certaine appréhension la semaine dernière que le New York Gaming Facilities Location Board avait recommandé l’approbation de trois licences pour des casinos dans la ville. Si certains s’inquiètent des conséquences sociales de l’implantation de ces établissements, ou des problèmes de circulation qu’ils engendreront, mes préoccupations sont d’une autre nature.
Je suis un joueur de poker assidu, participant à au moins une partie par semaine dans l’un des nombreux clubs privés et « illégaux » de New York. Il est parfaitement légal de jouer au poker en privé dans l’État de New York, mais il est interdit à l’organisateur de percevoir une « commission » ou des frais pendant la partie. Je ne prétends évidemment pas être au courant d’activités illégales, ni y participer, mais je fréquente ces cercles depuis le lycée.
J’ai atteint l’âge adulte pendant ce qu’on a appelé le « boom du poker », une période d’engouement pour le No-Limit Texas Hold’Em entre 2000 et 2006. Ce phénomène a été en partie alimenté par le film Rounders (1998), avec Matt Damon et Edward Norton, qui dépeignait la scène des cartes new-yorkaise comme un univers souterrain à la fois sombre et romantique.
La réalité était un peu plus banale : généralement, un groupe d’hommes d’âge mûr se pressait autour des tables sous des néons blafards. Mais c’était un monde fascinant, peuplé de personnages hauts en couleur. Parfois trop excitant. Dangereux, même. Un soir, alors que j’étais absent, l’un de ces clubs a été cambriolé. En prenant la fuite, l’un des voleurs masqués a laissé tomber un fusil de chasse qui s’est déchargé, tuant un client. Les clubs, jusque-là tolérés, ont alors fait l’objet d’une surveillance policière accrue et ont fermé les uns après les autres.
Le club de poker le plus célèbre de New York, le Mayfair, avait déjà été pris pour cible par les politiques de « tolérance zéro » du maire Rudy Giuliani. Surnommé « le tapis joint », car il s’agissait d’un établissement plus luxueux doté de moquette, il était le lieu de rendez-vous de nombreux professionnels qui avaient remporté des bracelets aux World Series of Poker, comme Erik Seidel, Howard Lederer et Dan Harrington. C’est d’ailleurs ce club qui a inspiré le cercle de jeu fréquenté par le protagoniste de Rounders.
Je suis arrivé un peu tard pour jouer au Mayfair, mais j’ai écouté les récits des anciens joueurs, les cheveux grisonnants, assis autour des tables. J’aime à croire qu’un peu de son atmosphère perdure dans les clubs d’aujourd’hui, mais ils sont beaucoup plus petits et moins glamour. Autrefois, on était conduit dans le sous-sol d’un gratte-ciel du centre-ville pour découvrir un repaire caché du vice. Aujourd’hui, on est plus susceptible d’être accueilli dans un appartement sans âme, loué uniquement pour organiser des parties de poker.
Je ne sais pas quels sont les projets des casinos qui pourraient s’installer en ville en matière de poker, même si ce n’est généralement pas leur priorité : les commissions prélevées sur les tables de poker rapportent moins que les machines à sous ou même les jeux de table. Mais je crains que si un ou plusieurs casinos proposent une salle de cartes, les jeux clandestins ne disparaissent.
De nos jours, tout est tellement impersonnel : la plupart des gens jouent en regardant simplement leur téléphone. Les salles de cartes vous obligent à regarder votre adversaire en face et à échanger de l’argent liquide à la fin de la soirée – à moins que l’établissement ne vous autorise à jouer à crédit, ce qui repose sur la confiance et la fidélité, plutôt que sur un chiffre abstrait dans un rapport.
Ce sont aussi l’un des derniers espaces véritablement démocratiques qui subsistent dans la ville : dans un club de cartes, on peut se retrouver assis à côté d’un pompier et d’un banquier d’affaires. On ne tisse pas les mêmes liens – ni les mêmes rivalités – avec les autres joueurs dans un grand casino d’entreprise.
Les clubs sont parmi les derniers endroits qui rappellent le vieux New York : un peu dangereux, un peu miteux, mais toujours familiers, voire chaleureux, et surtout, très amusants.
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