Plus de douze ans d’incertitude. C’est le fardeau que portent des dizaines de milliers de familles syriennes, dont Wafa Mustafa, dont le père, Ali Mustafa, a été arrêté par le régime de Bachar al-Assad en juillet 2013 et dont le sort reste inconnu.
Depuis le 2 juillet 2013, date de l’arrestation de son père, Wafa Mustafa a refusé de se laisser submerger par le chagrin. Chaque matin, elle se réveillait avec l’espoir tenace qu’il était encore en vie, un mantra qu’elle répétait également au coucher du soleil. « Pleurer, c’était comme accepter sa mort, et nous n’avions aucun moyen de savoir si c’était vrai », explique-t-elle. Cette conviction, transformée en devoir, l’a poussée à participer à des manifestations, des campagnes et des procès, portant sa photo et plaidant pour sa libération.
Cette attente prolongée, les psychologues la qualifient de « perte ambiguë », une forme de deuil particulièrement douloureuse car elle ne connaît jamais de fin. Contrairement à un décès où un corps, une cérémonie funéraire et un deuil collectif permettent de tourner la page, la disparition laisse un vide béant, sans confirmation, sans lieu de recueillement, sans réponses.
La chute du régime d’Assad en décembre 2024, et l’ouverture des prisons qui s’ensuivit, n’ont pas apporté le soulagement espéré. Wafa Mustafa a parcouru les prisons syriennes, espérant retrouver son père, mais en vain. Le silence persistant a brisé l’espoir qu’elle avait chéri pendant plus d’une décennie.
« Ce moment d’adieu nous a été volé, caché derrière les murs de la prison », confie-t-elle. « La chute du régime aurait dû apporter des réponses, mais elle n’a fait qu’accentuer le sentiment d’absence. » Elle et d’autres familles réclament désormais des noms, des listes, la vérité sur le sort de leurs proches.
Selon le Réseau syrien pour les droits de l’homme, plus de 160 000 Syriens ont été victimes de disparitions forcées par le régime d’Assad depuis 2011, un chiffre qui s’élève à 180 000 disparus au total. Chaque cas représente une famille plongée dans les mêmes limbes psychologiques.
Wafa Mustafa appelle le gouvernement intérimaire syrien à mettre fin aux disparitions forcées, à la détention illégale et à la violence sectaire. Elle souligne l’importance d’une Commission nationale pour les disparus inclusive, indépendante et centrée sur les victimes, capable de rétablir la confiance.
Elle exprime également un profond désenchantement envers la communauté internationale, dont l’inaction et la complicité sont, selon elle, évidentes. « Notre lutte ne dépend pas d’eux », affirme-t-elle. « Elle dépend de nous – des familles qui portent des photos, des survivants qui racontent leurs histoires, de notre refus d’oublier ou de nous taire. »
« Jusqu’à ce que la vérité sur le sort de mon père soit connue – et jusqu’à ce que chaque famille en Syrie ait la même vérité – le deuil restera inachevé, mais notre combat pour la justice ne s’arrêtera pas », conclut Wafa Mustafa, activiste des droits de l’homme et membre de la campagne en Syrie.
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