Home MondeLes gouvernements cachent des données, menaçant la démocratie. Voici comment cela vous affecte

Les gouvernements cachent des données, menaçant la démocratie. Voici comment cela vous affecte

by Clara Dubois

Publié le 4 décembre 2025 à 05h07. De plus en plus de gouvernements à travers le monde dissimulent, manipulent ou restreignent l’accès aux données publiques, une tendance qui menace la transparence démocratique et la capacité des citoyens à tenir leurs dirigeants responsables.

  • La suppression ou la modification de données officielles entrave le travail des journalistes et des organismes de surveillance.
  • Des pays démocratiques établis, comme l’Australie, l’Italie et les États-Unis, adoptent des pratiques similaires à celles de régimes autoritaires.
  • La qualité et l’indépendance des données utilisées pour entraîner les systèmes d’intelligence artificielle suscitent des inquiétudes croissantes.

La transparence, pilier de la démocratie, est en train de s’effriter. Partout dans le monde, les gouvernements se montrent de plus en plus réticents à partager des informations avec leurs citoyens, allant jusqu’à manipuler ou à supprimer des données publiques à une échelle sans précédent. Cette opacité croissante rend plus difficile pour les journalistes d’enquêter sur les abus de pouvoir, pour les organismes de surveillance d’évaluer l’efficacité des politiques publiques et, plus généralement, pour les citoyens de participer de manière éclairée au débat démocratique.

Si la pratique de dissimuler des informations est courante dans les régimes autoritaires, comme au Venezuela, en Indonésie ou aux Philippines, elle se répand désormais dans des pays dotés d’institutions démocratiques de longue date. L’Australie, l’Italie et les États-Unis ne sont pas en reste.

Aux États-Unis, l’administration Trump a supprimé des milliers d’ensembles de données publiques provenant de sites web fédéraux, notamment des informations cruciales sur le changement climatique, la surveillance de l’environnement et les manquements de l’administration. En Inde, le gouvernement Modi a été accusé de supprimer ou de modifier des statistiques relatives à la pauvreté extrême et aux problèmes environnementaux. Plus récemment, le décret argentin 780/2024 a imposé de nouvelles restrictions à l’accès à l’information publique et affaibli les protections de l’anonymat journalistique, suscitant l’inquiétude des défenseurs de la liberté de la presse.

L’Australie n’est pas épargnée. Des analyses ont révélé une baisse constante du nombre de demandes d’accès à l’information (FOI) acceptées par le gouvernement, parallèlement à une extension des motifs d’immunité d’intérêt public, permettant aux fonctionnaires de protéger légalement des documents contre tout examen. Ces évolutions témoignent d’une résistance institutionnelle croissante à la transparence, alors que les outils numériques devraient, en théorie, faciliter le partage de documents publics.

Le problème ne se limite pas à l’accès à l’information. La manière dont les données sont collectées et catégorisées peut également fausser la réalité qu’elles sont censées refléter. Des statistiques sur la criminalité ont été remaniées à plusieurs reprises par les gouvernements pour influencer la perception du public. Dans le Queensland, en Australie, par exemple, des modifications apportées à la classification des infractions « mineures » et « graves » ont créé une nouvelle base statistique qui a présenté des tendances de la criminalité plus favorables que ne le laissaient supposer les données réelles.

Ces tactiques rendent les comparaisons temporelles difficiles et empêchent les journalistes et les chercheurs de comprendre ce qui se passe réellement sur le terrain. Les demandes d’accès à l’information (FOI) se transforment de plus en plus en une forme de censure préalable, avec des retards juridiques interminables, des appels coûteux et des frais de traitement élevés destinés à dissuader les enquêtes. En Australie, le délai moyen d’examen d’une demande FOI est désormais d’environ 16 mois, ce qui peut suffire à faire perdre son intérêt à une enquête ou à modifier le contexte politique, la rendant caduque.

Ce phénomène ne relève pas d’incidents isolés, mais d’un mouvement mondial vers une « pénurie d’informations » artificielle. Les gouvernements passent du rôle de gardiens du savoir public à celui d’architectes de ce que Dan Agin appelle une « ignorance publique fabriquée ». Que ce soit par l’effacement des données climatiques aux États-Unis, la restriction de la transparence en Inde et en Argentine, ou le nombre record de refus de demandes d’accès à l’information en Australie, le résultat est le même : un accès réduit aux données compromet la responsabilité et affaiblit le contrôle démocratique.

Les enjeux sont d’autant plus importants que les gouvernements se tournent vers l’intelligence artificielle pour éclairer les politiques, automatiser les services et prendre des décisions publiques. La qualité et l’indépendance des données utilisées pour entraîner ces systèmes sont cruciales. Lorsque les ensembles de données officiels sont incomplets, obscurcis ou manipulés politiquement, les systèmes d’IA qui s’en inspirent risquent de reproduire et d’amplifier ces distorsions. Dans un contexte d’adoption technologique rapide, la réduction de l’accès aux données publiques fiables est plus qu’un problème de transparence : c’est une menace structurelle pour l’intégrité de notre société.

Alors que les gouvernements démantèlent leurs propres systèmes d’information, les démocraties sont confrontées à une question inconfortable : comment les citoyens peuvent-ils réellement tenir leurs dirigeants responsables lorsque les preuves elles-mêmes disparaissent ?

Un exemple de résistance à ce recul démocratique vient du Brésil. Au plus fort de la pandémie de COVID-19, l’administration Bolsonaro a suspendu la publication des principales statistiques nationales de santé, notamment les taux d’infection, le nombre de décès et les données sur la capacité hospitalière. Cette décision a suscité l’inquiétude des scientifiques, des journalistes et des agences internationales de santé, qui ont averti que la suppression des données sur la pandémie pourrait coûter des vies. En réponse, un groupe de programmeurs et de journalistes bénévoles a lancé Brésil.IO, une plateforme de crowdsourcing qui a collecté des données et reconstitué les chiffres du COVID-19 auprès des secrétariats de la santé des États. Leurs travaux sont devenus la source de données sur la pandémie la plus fiable du pays, utilisée par les rédactions, les chercheurs et même les gouvernements locaux.

L’expérience du Brésil montre que lorsque la transparence officielle s’effondre, la société civile est obligée de reconstruire les archives publiques à partir de zéro, souvent sous d’intenses pressions politiques, simplement pour garantir aux citoyens l’accès à des informations vitales.

Initialement publié sous Creative Commons par 360info™.

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