Home AffairesLes infrastructures en Colombie connaissent le déclin le plus profond depuis deux décennies

Les infrastructures en Colombie connaissent le déclin le plus profond depuis deux décennies

by Amélie Bernard

Publié le 26 novembre 2025 à 00h14. Le secteur des infrastructures colombien traverse une crise profonde, marquée par un ralentissement sans précédent de la construction et des incertitudes institutionnelles qui freinent les investissements, menaçant le développement économique du pays.

  • Le secteur de la construction civile en Colombie connaît son plus fort recul depuis plus de vingt ans, avec une baisse de 28 % par rapport aux niveaux pré-pandémiques.
  • Le retard dans l’exécution des projets routiers atteint un niveau critique de 44 %, tandis que la transition entre les concessions 4G et 5G est incomplète.
  • L’incertitude institutionnelle et les menaces sur la validité future des contrats sont identifiées comme les principaux obstacles à la reprise des investissements.

La Colombie fait face à un défi majeur dans son développement infrastructurel. Après des années de croissance soutenue, portée par un modèle de concessions publiques-privées (PPP) jugé performant, le secteur est aujourd’hui en perte de vitesse. Selon les analyses de la zone de recherche économique de Corficolombiana, dirigée par César Pabón, la construction d’ouvrages de génie civil a perdu son élan et affiche des performances inférieures de 28 % aux niveaux d’avant la pandémie de Covid-19. La situation est particulièrement préoccupante pour les routes, avec un retard de 44 % dans l’exécution des projets.

Historiquement, les infrastructures ont joué un rôle crucial dans la croissance économique colombienne. Chaque peso investi dans les travaux de génie civil et les transports terrestres génère, selon les chiffres de Corficolombiana, 2,3 pesos supplémentaires de production, 2,5 pesos de salaires et 4,9 pesos de recettes fiscales. Le renforcement institutionnel amorcé en 2010, avec notamment la mise en place du système de concession et la loi PPP de 2012, avait permis une meilleure répartition des risques, encouragé l’innovation et rendu viable près de 10 000 km de routes principales, un objectif inatteignable par les seuls travaux publics traditionnels.

Entre 2012 et 2019, le secteur de la construction civile avait affiché une croissance de 6,6 % par an, soit plus du double de la croissance globale de l’économie. Sa contribution au PIB était passée de 1,6 % à 2,1 %. Mais cette tendance favorable s’est brutalement inversée. En 2023, la part du secteur dans le PIB est tombée à 1,1 %, son niveau le plus bas depuis le début du siècle, et les prévisions pour 2025 indiquent une baisse de 27,8 % de la valeur ajoutée par rapport au quatrième trimestre 2019.

De la 4G à la 5G : une transition difficile

Le cycle de concession 4G, qui avait mobilisé plus de 10 milliards de dollars en 2019, arrive à son terme. 40 % des travaux sont achevés à 100 %, 30 % dépassent les 90 % et 10 % dépassent les 80 %. Cependant, les investissements dans le cadre de la 5G, censée prendre le relais, restent faibles. Entre janvier et octobre 2025, seulement 1 300 milliards de dollars ont été investis.

La 5G, qui devait dynamiser le secteur, progresse lentement. Le premier projet, Accesos Cali et Palmira, a démarré en octobre 2023. Depuis lors, seuls trois autres projets ont été lancés : Nueva Malla Vial del Valle, Troncal del Magdalena C1 et C2. Ces quatre projets représentent un investissement total estimé à 10,7 milliards de dollars, mais n’ont pour l’instant mobilisé que 2,4 milliards de dollars. Deux concessions (Alo Sur et Accesos Norte II) sont encore en phase de préconstruction, et le projet Santuario-Caño Alegre est toujours en cours de structuration. En conséquence, 2025 a été la première année où les investissements dans la 5G ont dépassé ceux de la 4G, mais à un niveau insuffisant pour relancer le secteur.

Cette stagnation se traduit par une chute de 43,8 % de la production de routes et de rues par rapport à 2019, affectant un sous-secteur qui représente la moitié de la production totale du génie civil.

Le Plan national de développement 2022-2026 a pourtant fait de la connectivité multimodale une priorité, fixant des objectifs ambitieux : quatre canaux d’accès maritimes, 105 installations portuaires fluviales, 1 817 kilomètres de voies ferrées et des améliorations dans 15 aéroports non concédés. En octobre 2025, la progression moyenne n’atteint que 47 %. Seuls les projets maritimes sont achevés à 100 %. Les interventions fluviales en sont à 53,3 %, tandis que les objectifs ferroviaires (28,9 %) et aéroportuaires (6,7 %) accusent des retards importants.

Parallèlement, aucun des projets multimodaux 5G – représentant un investissement de 15,5 milliards de dollars – n’a encore commencé à fonctionner. Même les projets les plus avancés, comme le Canal del Dique, Dorada-Chiriguaná et l’agrandissement de l’aéroport de Cartagena, restent en attente de construction.

Routes communautaires et budget : des freins supplémentaires

Le programme « Routes communautaires de paix totale », qui promettait 33 000 kilomètres de routes tertiaires pour un investissement de 8 milliards de dollars – supérieur à celui de n’importe quel projet 4G individuel – n’a progressé qu’à 26 %. Seuls 8 600 kilomètres ont été construits, et en 2025, l’exécution est inférieure de moitié à celle des années 2023 et 2024, témoignant d’un ralentissement marqué.

Le décalage se reflète également dans l’exécution du budget. L’Invías, l’agence nationale des infrastructures, dispose d’un des budgets d’investissement les plus importants du gouvernement (3 700 milliards de dollars), mais n’en a exécuté en moyenne que 50 % entre 2022 et 2025. L’investissement effectif est passé de 2 400 milliards de dollars en 2021-2023 à 1 500 milliards de dollars en 2025, soit une réduction de près de 40 %.

Le financement des travaux routiers est passé d’un taux de 11 % (2015-2019) à 17 % après la pandémie, rendant le capital plus cher et réduisant l’appétit pour l’investissement. À cela s’ajoute une forte inflation : en 2023, l’asphalte a augmenté de 35,7 % et le ciment de 30,1 %. Bien que ces augmentations se soient modérées depuis 2024, leur impact reste significatif.

Incertitude institutionnelle : le principal obstacle

Pour Corficolombiana, le principal risque n’est plus financier, mais institutionnel. Les menaces pesant sur la validité future des contrats ont accru la perception du risque et rendu le financement plus coûteux.

S’y ajoutent les retards dans l’ajustement des tarifs de péage, qui génèrent un différentiel de recouvrement estimé entre 10 et 12 milliards de dollars. Si les augmentations convenues ne sont pas appliquées, la viabilité budgétaire du modèle de concession est compromise.

« Environ 50 % des revenus de ces projets proviennent des péages. Ne pas appliquer les ajustements laisse un vide difficile à combler. »

Analystes de Corficolombiana

Alors que les projets nationaux sont à la traîne, certaines régions ont fait preuve d’un plus grand dynamisme. Le métro de Bogotá a ainsi atteint un taux d’avancement de 67 %. En Antioquia, le tunnel de Toyo, le plus long d’Amérique latine, progresse régulièrement depuis sa reprise par le gouvernement.

Malgré ces initiatives régionales, les perspectives pour la période 2026-2030 restent sombres. Même dans un scénario optimiste, il est peu probable que les niveaux d’investissement de la dernière décennie soient retrouvés. Même si la construction de la majorité des projets 5G commençait entre 2026 et 2027, l’investissement total du secteur ne reviendrait pas aux niveaux de 2012-2019, creusant ainsi l’écart avec le passé récent.

Vers un nouveau programme national d’infrastructures

Corficolombiana insiste sur la nécessité pour le pays de reconstruire sa stratégie sectorielle. Les recommandations incluent le rétablissement de la stabilité contractuelle et la protection du modèle PPP, considéré comme l’un des plus performants au monde. Garantir la validité future des contrats, respecter les ajustements tarifaires et honorer les risques convenus sont essentiels pour regagner la confiance des investisseurs.

Il est également crucial de planifier les infrastructures en fonction des secteurs productifs stratégiques, de définir des pôles de développement et de les connecter grâce à des infrastructures efficaces, une logistique optimisée et des coûts de transport réduits.

Dans un contexte budgétaire contraint, il est nécessaire d’optimiser le modèle PPP et d’évaluer des ajustements des systèmes de paiement de disponibilité, en s’inspirant par exemple du modèle utilisé pour le projet de métro de Bogotá, qui équilibre mieux les flux financiers et la charge financière.

La Colombie traverse un revers historique en matière d’infrastructures, mais aussi une opportunité. Réaffirmer des règles claires, accélérer l’exécution des projets stratégiques et restaurer la confiance dans le modèle PPP seront décisifs pour relancer l’investissement, la compétitivité et la croissance que le pays a consolidées depuis le début du siècle.

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